jeudi 7 décembre 2017

Poème express

H.P.

Au fil des portes closes
Et des salles en fureur
A longueur de couloirs
De blocs et d'ascenseurs

Au rythme des grabats
Sur leurs voies de garage
Foule en anonymat
Des blouses en paysage


Kilomètres arides
Linoleum plat
Rampant en tout endroit
Saveur bactéricide

Variables usagers
Parfois en simple escale
Sous les peintures âgées
En ce lieu de tout mal


Près des néons blafards
Éclat du gyrophare
Dans le choc du brancard
Un futur noir ou blanc

Au creux des yeux cernés
Du soignant épuisé
Sur ses sabots usés
Les patients, les patients

--G4rF--


mercredi 6 décembre 2017

Ciao jojo

Souvenir, souvenir...
Contrition forcée ? Très peu pour moi. J'en ai à peu près rien à cirer de Johnny Halliday, mais je ne conchie pas Jean-Philippe Smet non plus, parce qu'il faut distinguer le personnage fantasmé du mec qui l'interprète.

Sur ses chansons ? Il en a composé une seule, je crois, c'était "cheveux longs et idées courtes", chanson dans laquelle il tentait (maladroitement il faut le dire) de faire le clash avec Antoine. Oui, LE Antoine d'Atoll-les-opticiens, qui, dans ses élucubrations, avait dit en évoquant le futur interprète du concurrent Optic 2000 : "tout devrait changer tout le temps / le monde serait bien plus amusant / on verrait des avions dans les couloirs du métro / et Johnny Halliday en cage à Médrano".

Sur l'affaire, ce que j'en dis, c'est qu'Halliday était un bon interprète, il a très bien chanté de très beaux morceaux, il en a aussi massacré des horribles sur scène, et il a su très bien s'entourer du point de vue professionnel, mais sans doute moins bien du côté personnel.

Après, pour ce qui me concerne, le culte de la personnalité et du mythe américain de notre chanteur franco-belgo-suisse national m'a toujours gonflé : pour lui comme pour d'innombrables stars de la chanson, leur succès est dû à leur travail, certes, mais aussi à celui considérablement plus énorme de milliers de bosseurs de l'ombre, des compositeurs aux paroliers en passant par les roadies, les tourneurs et les ingés sons qui, eux, crèveront dans l'indifférence générale alors qu'ils étaient des rouages indispensables pour qu'un mec comme Johnny existe en pleine lumière.
Et je n'ai pas connaissance que le sieur Halliday invitait ses techniciens et ses équipes en vacances sur un yacht à Saint Trop'.

Donc oui, Jean-Philippe Smet est décédé, oui, il ne jouera plus Johnny Halliday, oui les proches sont effondrés, oui les fans sont tristes, oui, qu'on les tous laisse chialer puis s'en remettre comme ils pourront.

Mais oui aussi, tous ceux qui n'en avaient rien à foutre de la surmarketée idole des jeunes ont aussi le droit de se plaindre.
Parce qu'on va de force leur bourrer le mou, les yeux et les oreilles toute la semaine avec du Johnny par-ci et du Johnny par-là, quel grand homme, quel symbole national, violons et tremolos sur toutes les antennes.
Et ça, dans le même pays et la même semaine où par hasard on inhume aussi Jean d'Ormesson, un mec dont l'oeuvre est elle aussi du genre valable (même si je n'aimais pas ses points de vue et ses tendances politiques), mais bon, l'oeuvre de d'Ormesson est moins télégénique, alors on en cause 5 minutes et on retourne à ses petites affaires, vas-y remets moi "Tennessee".

A l'instant, je n'imagine rien de pire que cet exercice d'hommage imposé, ça vous pousse à détester à titre posthume quelqu'un qui ne méritait peut être que votre dédain de son vivant.

Réveillez-moi pour la mort de Damien Saez , de Björk ou de Trent Reznor, là, ça me fera sans doute quelque chose.
--G4rF--

lundi 20 novembre 2017

Poème express

Marcheurs de nuage

Un peu aveugle et sourd
Juste pour un moment
Nez humide et doigts gourds
Il s'approche, marchant

Dans les poches de lumière
Trous dans l'opaque nuée
Cheveux gris, yeux clairs
Venu, parti, passé.

Sorti du mur de ouate
Sitôt y replongeant
Partant de ses pénates
Ou bien y retournant

Un visage inconnu
Croisé sur un trottoir
Dans le brouillard touffu
D'une aube très en retard

Dans nos manteaux, frileux,
Sommes-nous seulement deux
Ou une infinité
Arpentant, engoncés,

De la ville embrumée
Les venelles et passages,
Des marcheurs de nuage
Aimant à s'égarer ?

--G4rF--

jeudi 24 août 2017

Nouvelle

INTOX

Il relut l’ensemble de l’article. Les photos étaient bien choisies, légendées clairement. La vidéo qui accompagnait l’article était plutôt bien ficelée : percutante, avec une bonne musique, elle faisait bien passer le message.
Comme à son habitude, il signa l'article de ses initiales. Ça mettait le lecteur dans l'ambiance.

Il sourit en cliquant sur le bouton « Publier », et attendit quelques instants que l’ordinateur lui indique que son article avait été intégralement transmis.
Après une poignée de secondes, l’article apparut en tête du tableau de bord de son gestionnaire de sites internet : publié à 09h27 sur « cequonvouscache.com ».
Il s’étira, abandonna son ordinateur en cours d'extinction et s’en fut vers l’autre côté de la pièce, où son lit l’attendait, près du réveil dont l’afficheur indiquait 3h41 du matin.

Les signes de fatigue se lisaient clairement sur son visage quand il passa le hall d’entrée. Benoît, qui était à la réception ce matin, lui dit même qu’il faisait peur lorsqu’il le salua tout en tendant son badge devant le lecteur sans contact du premier portique de sécurité.
Après un passage obligé à la machine à café qui délivrait sans discontinuer depuis plusieurs semaines la même lavasse imbuvable qu’il avala tout de même pour satisfaire sa dépendance à la caféine, il s’installa à son poste de travail en posant dans le tiroir sécurisé son téléphone portable, son trousseau de clés et sa montre connectée.
La lumière du tiroir passa du rouge au vert, et l’ordinateur put démarrer.

Et allez, encore un changement de mot de passe… ça ne faisait jamais que cinq fois depuis le début du mois, et ça n’irait sans doute pas en s’améliorant. Connaissant son employeur, le contraire eut été surprenant. Ce que l’absence d’enseigne en façade de l’immeuble tristement normal du XVIIème arrondissement parisien où il se trouvait ne proclamait pas, c’est qu’il travaillait à l’ACSI, l’Agence Centrale de Surveillance de l’Information.
Dans ce poste avancé du renseignement dépendant directement du ministre de l’intérieur, on ne rigolait pas beaucoup quant à la sécurité informatique, même quant on était comme lui rédacteur hors classe et qu’on était une des têtes les plus connues de la boutique, faisant quasiment partie des murs.
Mais cela ne l’empêchait pas de prendre certaines libertés qui jusque là avaient apparemment échappé à la vigilance des cerbères du troisième étage. Tout allait bien...

Il prit quelques instants pour voir discrètement où en était son article publié pendant la nuit : 7800 vues, et ça progressait constamment. Un léger sourire sur le visage, il referma la fenêtre affichant les statistiques et ouvrit sa messagerie interne.
Il sauvegardait sur son poste un dossier proposé par Jérémie, le nouvel arrivant dont il assurait la formation et le contrôle qualité, lorsqu’un message s’afficha en travers de son écran, barrant toutes les autres fenêtres ouvertes.
« Information de service : vous êtes attendu au Bureau de la Supervision (salle 501) ».
Ça, c’était anormal.

Préoccupé, il se dirigea vers l’ascenseur, appela la cabine puis entra en appuyant sur le bouton du cinquième étage. Une collègue qui s’apprêtait à partager le trajet vit le témoin lumineux de l’étage sélectionné, lui fit un sourire contrit et compassé, puis fit demi-tour avec hâte.
Les portes se refermèrent sur lui, seul.

Il n’y avait qu’un unique bureau au cinquième, celui de la patronne, pudiquement habillée d’un titre ronflant de « superviseur » alors qu’elle faisait la pluie et le beau temps dans toute l’agence, y compris ses succursales de métropole et d’outre-mer.
Il la connaissait plutôt bien et n’avait jamais eu de problème avec elle, mais la fatigue de la veille et le stress de cette soudaine convocation se combinaient en une forme de malaise assez angoissant. Se pouvait-il qu’elle sache ? Et si oui, comment ?

« Savez-vous pourquoi je vous ai fait monter ?
- Euh… à dire vrai, je comptais sur vous pour me le dire. »
Elle le dévisagea un instant, un instant juste un petit peu trop long.
Quelque chose n’allait pas.
Elle chassa sèchement une quelconque poussière de la surface de son bureau, saisit son stylo et le pointa dans sa direction :
« - Je sais tout.
- Pardon ? laissa-t-il échapper, son visage déjà blafard blanchissant désormais à vue d'œil.
- Tout. Je sais que vous avez publié cette nuit, depuis votre appartement, depuis un poste non déclaré, un article rempli de balivernes séditieuses sur un site complotiste de premier plan. Je sais que, pour cela, vous avez utilisé des informations dont l’usage est strictement limité aux seuls bureaux de l’agence. Et je sais enfin que vous avez trouvé une façon, assez grossière d'ailleurs si je me fie aux conclusions du Bureau de la Sécurité, de trafiquer l'heure de publication. »

Elle se leva et vint s’asseoir au coin de son bureau, face à lui qui restait silencieux. Plus que de la colère, son visage exprimait étonnamment de la contrariété.
« - Je ne vous apprends rien si je vous dis que ce que vous avez fait là est absolument contraire au règlement, n’est-ce pas ?
- Euh… finit-il par bredouiller.
- Vous savez à quel genre de sanction vos actions dissimulées vous exposent ? »
Il sourit faiblement.
« - Vous… vous allez me virer ?
- Vous virer ? Faites moi rire ! » s’emporta-t-elle en se relevant d’un coup, avant de retourner vers son siège où elle se réinstalla comme un roi sur son trône.

« Il y a quelque chose qui vous échappe, expliqua-t-elle posément après un instant de silence.
« Vous êtes un agent efficace, un très bon agent. Vous faites bien votre boulot, vous prenez de bonnes initiatives, vous avez manifestement le sens et l’intuition qui conviennent à ce job, et si vous vous avaliez autant d’entretiens d’embauche que moi vous sauriez que ce n’est pas donné à tout le monde.
« Mais quelque chose vous échappe. Cela fait quelques années que vous et moi travaillons ensemble ici. Et dès le jour où j'ai pris mes fonctions à la tête de l'agence, je vous ai dit, à vous comme à vos collègues, quel était notre objectif, quelle était aussi notre éthique.
« Or cette éthique à laquelle nous sommes --à laquelle JE SUIS-- attachée, vous ne l'avez pas respectée.
« Mais je vous comprends, vous savez, fit-elle d'un air entendu. Je vous assure que je vous comprends. Comme chacun et chacune de vos collègues à un moment ou un autre de leur carrière, vous avez eu cet élan, un élan sincère, qui vous a fait penser : cette information, ce dossier, je dois les écrire, je dois les faire sortir dès maintenant, le public doit le savoir dès que possible. Et c’est là, votre erreur. »

Elle se pencha en avant vers lui, et reprit d’une voix douce :
« Parce que, voyez-vous, même si je vous comprends, la règle de notre agence est limpide : il est absolument interdit de monter un dossier de désinformation hors de nos bureaux.
Alors considérez ça comme un dernier avertissement avant la commission disciplinaire : cessez définitivement de travailler depuis chez vous.. »


* * *
--G4rF--

lundi 10 avril 2017

Poème express (en prose)

9h15

Ses grandes pattes s'étirent d'un horizon à l'autre.
S'arrachant à la Terre, lentement se redresse.
Un voile devant les yeux.
De la ouate sur le cœur.
Déclencheur, prise de vue, clac !
Première image prise. Floue.
Un tremblement de terre remonte son échine.
Trop dormi, pas assez, peau froissée comme les draps.
Les rouages figés derrière l'os du crâne
Se décoincent en couinant, grippés par la torpeur.
Brûlure accidentelle : un rai de soleil vif
S'échappe des rideaux clos et percute ses cils.
Sa charpente de vieux bois gémit, craque, se plaint.

Premier pas, maladroit.
L'autre suit, sans penser.

Laissant dans la tanière sa mue de plantigrade
Hibernant, il s'avance.
La patte se fait main, qui repousse le voilage.
Matin d'avril sans nuage.
La lumière se déverse, bondit, envahit tout.
Une autre chaleur passe à travers ses yeux clos
Et atteint l'autre, en lui.
Celui qui n'est pas ours.
Le juvénile pilote s'empare des commandes
Du grand exosquelette dont il a hérité.

Regardez, juste là, sous la peau épaissie.
On le voit transparaître.

Il est là, dans ce pli, juste au coin de la lèvre.
C'est lui, là. Qui sourit.
--G4rF--

mardi 14 février 2017

Tectonique de la culture G

Ouhlàlà c'est chaud.

Prologue


Si vous avez comme moi, ô mes frères et sœurs, eu la chance relative de vivre la décennie ‘80, vous  faites partie d’un groupe de personnes sommes toutes assez large pour tirer par vous-même un constat intéressant sur un sujet de « culture commune » : l’évolution qualitative de la programmation télévisuelle.

En deux mots, ça donne : plus ça va, moins ça va.




L’archipel des Potables dans l’océan Moisi

Le zapping (allégorie)
On pourra objecter, non sans justesse, qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Que certains programmes de qualité particulièrement élevée sont nés depuis cette période et paraissent promis à un bel avenir. Et qu’il faut évidemment compter (et faire) avec « l’air du temps », et je ne parle pas du jus de Nina Ricci.
Pour reprendre une fois de plus une forte parole de feu l’ami Pierrot, la culture, c’est comme la confiture : moins on en a, plus on l’étale.
Il en va de même, dans mon analyse, avec le contenu « valable » qui passe à la télévision. Mais comme on ne peut amincir au-delà d’une certaine limite la couche de contenu qualitatif (sans quoi on lui fait perdre sa qualité), on le saucissonne, on le morcelle, on en sème des miettes un petit peu partout.
Et entre deux îlots de programme valable, on déverse du « filler ». Du remplissage, du pas cher pas intéressant. Du déjà vu, déjà entendu, déjà digéré et rejeté. Bref, de la merde.

Finitude de la création de contenu valable

Prédicat de départ : à un instant donné, dans notre riante contrée, il existe une quantité finie de personnes dont le travail est à 100 % de leur temps de produire des contenus qualitatifs.
Par « produire », j’entends la création scénaristique, la mise en scène de séquence, le tournage d’images, la fabrication d’animations, le doublage de contenus tiers, le sous-titrage, bref, tout ce qui est susceptible d’apporter une « valeur ajoutée », ce terme étant là aussi à comprendre dans le sens noble et non monétaire.
Exemple : si je tape sur un clavier le texte du sous-titrage d’une émission satirique étrangère pour que les idées développées dans celle-ci soient rendues accessibles aux auditeurs français, je crée de la valeur ajoutée. Mais si je fais une compilation de vidéos piquées sur internet de gens qui se fendent le crâne par terre après avoir tenté une figure complexe en skateboard sans casque ni coudière, je crée que dalle.

Créateur de contenu
Revenons au prédicat de départ et développons.
Avec une quantité finies de personnes payées chaque année pour produire du contenu valable, on peut produire une quantité « fixe » de contenu valable.
Or ce contenu est disponible pour être diffusé par des canaux concurrentiels : le programme acheté par le canal A ne sera pas disponible pour être diffusé au même moment par le canal B, qui n’a pas payé assez cher pour l’acheter et le diffuser preum’s.
Le téléspectateur qui zappe sur A verra le programme, celui qui zappe sur B ne le verra pas.
Pour la beauté du geste, mais aussi pour faire avancer dans la compréhension de ma théorie, on peut donc imaginer calculer une moyenne de contenu qualitatif disponible à un instant t pour les spectateurs. Ca s’obtiendrait en divisant la quantité totale de contenu qualitatif par le nombre de canaux concurrentiels disponibles.
Concrètement, ça veut dire que si j’ai 100 programmes intéressants à diffuser et 5 chaînes, ça me fait une moyenne de 20 programmes potables par chaîne. Le spectateur raconte : « j’allume, c’est Derrick, merde, bon bah tant pis, je zappe sur une autre chaîne, y’aura peut être un doc intéressant ou un film ailleurs, je reviendrai ici après Derrick, ils vont quand même pas mettre une autre merde pareille après, tiens un doc sur les pingouins, bof, pourquoi pas, en attendant ».
Et ça veut dire que si j’ai 100 programmes, mais 100 chaînes au lieu de 20, ça fait 1 programme potable par chaîne. Le spectateur raconte : « j’allume, c’est Derrick, merde, je zappe, La petite maison dans la prairie, merde, je zappe, pub, pub, pub, pub, clips putassiers, merde, pub, énième rediff d’un machin d’enquête criminelle, pub, pub, tunnel d’épisodes de Friends, tunnel d’épisodes de Grey’s Anatomy, pub, pub, bon bah j’abandonne, y’a pas un DVD qui traîne ? »

Ca vous parle ?

Tempus fuckit

Continuons dans les maths de comptoir appliquées à la sociologie télévisuelle, et ajoutons une dimension au calcul : le temps, qui est en forme de flèche parce que c’est comme ça, c’est stylé, un point c’est tout.
A la fin des années 80, nous avons 6 chaînes de télévision gratuites en France. Parenthèse : je compte intentionnellement C+ comme gratuite car s’il y a essentiellement du contenu crypté, pas mal de contenu original est diffusé en clair, notamment Les Guignols, paix à leur âme. Parenthèse supplémentaire : "gratuit" est à comprendre comme « accessible sans surcoût », parce que les chaînes sont de toutes façons prépayées par la redevance et/ou la pub. Fin des parenthèses.
Années 80 : 6 chaînes de télé, et un certain nombre de gens dans la population, dont --nous l’avons dit précédemment-- une partie bosse à produire des contenus de qualité.
Trente ans plus tard, dans le courant des années 2010, nous avons… euh… une bonne trentaine de chaînes gratuites et un nombre certes plus élevé de gens dans la population, dont une partie proportionnellement similaire bosse à produire des contenus de qualité.
"Qu'est-ce qu'on regarde, ce soir ?
- La télécommande."

En 30 ans, ça fait 5 fois plus de chaînes. Mais pas 5 fois plus de spectateurs. Et certainement pas 5 fois plus de gens payés à produire du contenu qualitatif. Et plus que jamais, le charmant monde télévisuel s’étripe de son mieux à essayer de capter l’audience du spectateur pour mieux vendre son fameux temps de cerveau disponible aux annonceurs pour vendre des lessives, des bagnoles ou que sais-je.
Donc la tendance dans le temps de ma « moyenne des contenus valable disponibles » est en baisse constante.

Ainsi, aujourd’hui, toute personne cherchant dans un poste de télé autre chose qu’un moyen aseptisé de s’auto-trépaner pour vider sa cervelle d’un quotidien plus ou moins doux --quitte à la remplir alors avec de la merde, parce qu’il faut bien que des gens regardent les pubs entre deux vasouilleries d’Hanouna-- se retrouve à zapper, zapper, encore et encore, sans fin, jusqu'à abandonner sa quête du programme valable ou attirant son intérêt devant le défilé continuel des tunnels de pub et des programmes ultra délayés façon homéopathie genre « Plombiers de l’extrême : le défi ».
Et le spectateur de regarder son récepteur de TV d’un œil blasé et de se dire : « mais au fait, pourquoi je la paie, cette putain de redevance ? ».
Parce que, quand même, y’a la VOD, Netflix, HBO et tout ça.

Théorie

Pourquoi je vous parle de tout ça, moi ?

Pour expliquer le fondement de ma théorie : il existe, à un moment donné, une quantité finie de contenu valable et une quantité variable de contenants. Plus il y a de contenants, moins on y voit de contenu valable.

Je m’en aperçois alors que j’écris, l’allusion à l’homéopathie que j’ai faite ci-dessus est plus juste qu’il n’y paraît.
La médecine allopathique en atteste : une molécule seule de principe actif perdue dans 10 000 milliards de molécules de saccharose n’a pas d’effet thérapeutique démontrable. Ca n’empêche pas les tenants de l’homéopathie de dire que ça marche.
De même, la présence en quantité infinitésimale de contenu valable sert souvent de caution morale de « qualité » à des chaînes dont l’indigence globale saute aux yeux à la lecture des grilles de programme. En clair, s’il glisse sur D8 trois minutes de reportage sur une rétrospective Magritte dans un musée rénové de province, ça suffit au directeur d’antenne pour dire que sa chaîne parle de tout, y compris de culture. Même si c’était il y a 3 mois, dans l’édition de minuit du JT. D’ailleurs, y a-t-il un JT sur D8 ? J’en sais rien, et on s’en tape. C’est assez clair.

Chacun constate que D8 n’est pas une chaîne culturelle.
Car une minute valable noyée dans un siècle de bouse ne permet pas de dissiper le fumet nauséabond de la merdasse petitécranesque.

"Je n'ai jamais autorisé G4rF à mettre ma photo
sur son blog." (B. Benamran)
Corrollaire

De nouveau, où est-ce que je vous emmène, avec ça ?

A une réflexion personnelle qui s’est faite jour sous les quelques cheveux qui me restent, l’autre soir, alors que cherchant le sommeil en vain apparut sur l’écran la vidéo suivante : Vulgarizators – Bruce Benamran. Ceux qui ne connaissent pas ce bonhomme sont invités cordiablement (hé ouais, cordiaBlement, parce que je suis le genre de diable cordiale) à s’abonner à e-penser sur YouTube.

Si vous allez à 13’58’’ vous entendrez l’ami Bruce dire quelque chose qui m’a interpellé. Qu’il y a des cycles sur Internet. Pendant un moment, c’est des lolcats, et puis après c’est chaipuquois, et puis en ce moment c’est la culture et l’éducation.






Eurêka sous la chapka*

Et là, ça m’a percuté.
[AVERTISSEMENT : la phrase qui suit est fort longue, respirez un bon coup avant de plonger, merci]
Fort de ma théorie personnelle sur la dissolution de plus en plus profonde des contenus valables dans les canaux médiatiques gratuits aujourd’hui hyper multipliés, je tire le constat que si des gens comme Bruce Benamran, Patrick Baud, François Theurel, Usul, LinksTheSun, David Louapre et tant d’autres ont la cote en ce moment, c’est probablement parce que leurs productions mises à disposition sur les canaux de diffusion Internet sans passer par le filtre concurrentiel des tuyaux télévisés viennent épancher la soif de culture auquel le contenu valable télévisuel pouvait répondre à une époque, mais ne peut plus répondre parce qu’il est trop profondément dissous dans le jeu de l’audience, de la concurrence et de la rentabilité financière des programmes.
[AVERTISSEMENT : les phrases courtes recommencent, arrêtez d’hyperventiler]
"Who's that G4rF guy ? Any idea, John ?" (J. Stewart)
Là, je parle des français sur Internet, mais il en va de même outre-Atlantique depuis des années avec des programmes télévisuels accessibles sur des chaînes payantes. Le programme « Daily Show » de Comedy Central était un programme humoristique classique pendant des années, mais il est devenu sous l’impulsion de Jon Stewart pendant 16 ans une émission de satire tout à fait percutante et efficace. Il démontrait par la bande l’absurdité des politiques en place là où les medias traditionnels auraient dû le faire et ne le faisaient plus, pour cause de « political correctness ». Son successeur à la barre, Trevor Noah, poursuit dans cette veine et c’est tant mieux.
"Nope. Can't tell you who that is, Jon." (J. Oliver)
« LastWeekTonight », présentée par John Oliver sur HBO, présente des sujets complexes et le fait plutôt très bien (même si leur opinion sur le Brexit, ils auraient pu se la garder car je pense qu’ils se sont complètement gourrés, bien qu’Oliver soit britannique). Et ces sujets complexes ne sont pas boudés par les chaînes gratuites pour cause de trop grande complexité pour leur auditoire ou par défaut de temps d’antenne, mais parce qu’ils ont peur que les gens s’ennuient et zappent. Temps de cerveau disponible...

Revenons aux youtubeurs et assimilés : je ne doute pas que si on effectue l’exercice sur des gens de quelque nationalité que ce soit, qui décident de leur propre chef de proposer du contenu élaboré qu’ils commencent par fabriquer tout seul dans leur coin sur leur temps et avec leur pognon, le succès d’audience étant la seule sanction susceptible de s’abattre sur eux, on retrouvera quelque chose d’approchant.

C’est un fait que les audiences grandissantes des chaînes de vulgarisation démontrent : on va chercher sur les réseaux payants, Internet compris, les contenus qualitatifs que le gratuit ne propose plus à force de se diluer.


Contre-exemple ? Tu peux pas test !

Je mets ce constat à l’épreuve avec une émission de télévision qualitative récente disponible sur la télé gratuite.
"On utilise mon image sans mon consentement, sur ce blog."
(E. Lucet)
Cash Investigation. Challenge accepted.

Je ne m’étendrai pas sur le bien que je pense du programme, c’est assez évident. Je vais en dire un peu de mal, car il faut juger à charge comme à décharge.

Il y a des choses à dire sur le procédé, dont une principalement. On est à fond dans le storytelling façon « Erin Brokovitch » (le film, pas la meuf), c’est à dire un procédé visant à utiliser les ressorts scénaristiques et astuces de conteurs aguerris pour dérouler un tableau cohérent, scénarisé, avec un début, un milieu et une fin, des rebondissements, pour mettre en évidence sous forme d’apothéose la conclusion recherchée. Et surtout pour mener le spectateur à adhérer totalement aux propos tenus, ce qui est une forme de manipulation (à partir du moment où elle n’est pas assumée comme telle, c’est à dire où le programme ne commence pas par : « nous allons vous raconter une histoire »).
A cela, je dirais que ce n’est que justice. Vous le verrez vous-même si vous tentez comme je le fais de temps en temps de rallumer la télé pour voir si ça change dans le bon sens ou pas : de plus en plus de programmes ou sous-programmes officiels (je pense à « l’oeil du JT » de la 2, notamment), nous la jouent storytelling et nous prennent par la main pour raconter d’une voix docte des choses qui peuvent parfois s’avérer parfaitement fausses, mais qui donnent de la difficulté à être combattues parce que « c’était tellement bien dit ».
Donc, niquer les raconteurs d’histoires avec des tours de raconteurs d’histoires, c’est pas très moral, mais ce sont les premiers à tirer qui ont choisi les flingues.
Voilà pour le mal que j’avais à dire.
Il faut surtout retenir le principe fondateur de cette émission, qui est de ne pas prendre le spectateur pour un demeuré, de lui expliquer au maximum les tenants du sujet et leur articulation logique, d’apporter des éléments factuels et chiffrés à l’appui, de prendre le temps de montrer avec le recul nécessaire les implications de ces sujets forcément complexes, et d’amener le spectateur à former sa conclusion (qui sera la même que celle du journaliste, certes), et qui sera globalement « quelle belle bande de salauds ».


"Je n'ai pas demandé à apparaître sur cette page" (Usul)
On reprend point par point : parler aux gens comme à des adultes, détailler les problèmes et leurs articulations, donner des chiffres, prendre du temps… ça ressemblerait pas un petit peu à ces contenus fouillés que l’on trouve sur des chaînes YouTube comme celle(s) d’Usul depuis bien longtemps ?
Et d’ailleurs, en prenant encore un peu plus de recul, ce serait pas tout simplement du journalisme ? Du vrai ? Avec du boulot derrière et tout, où on ne se contente pas de lire 3 fiches et un article Wikipédia avant de demander à un pigiste de torcher le sujet pour faire bouche-trou dans le JT ?

Et pour recadrer cette émission là où j’effectue mon constat sur la culture et où nous allons la chercher, que voit-on sur les autres chaînes quand Cash Investigation passe ? Du divertissement. Du foot. Un épisode inédit d’une série que vous pourrez revoir à un autre moment, dans le meilleur des cas.
Bref, Cash Investigation est un îlot délicieux de l’archipel des Potables, au milieu de l’océan Moisi. CQFD.

Tendances et auto-guidage

De tout cela, on peut tirer deux tendances. Une inquiétante et une rassurante.

Inculture (allégorie)
La première, c’est que définitivement, il est absurde de faire confiance à la télévision pour contribuer même a minima à l’éducation continue des adultes de notre riant pays, ni d’ailleurs des autres pays dits « développés ».
Le règne de la boîte à con est à son apogée, et quiconque se laisse vider la cervelle pour la remplir de TPMP n’aura malheureusement que ce qu’il mérite, c’est-à-dire des anecdotes creuses à raconter pour faire rigoler les potes le jour même et encore, mais rien de durable, rien de palpable, rien sur quoi faire pousser autre chose que des champignons.

La deuxième, c’est qu’il existe une frange assez large de population, qui semble majoritairement regroupée dans les 18-25 ans mais pas seulement, et qui a décidé qu’elle était parfaitement capable d’aller chercher via des canaux de vulgarisation alternatifs (qui n’existaient pas quand j’avais leur âge) des choses pas connes et des idées pas simples. Et cela est possible tout simplement parce qu’il y a des gens qui ont pris le parti (au moins au départ) de la générosité et du travail désintéressé au service de l’amélioration de la connaissance générale.
Autrement dit, la culture G.

Problème, toutefois : il n’y a pas que de bonnes âmes qui publient des podcasts chiadés, mais également un lot de plus en plus massif de rubricards qui ne dépareilleraient pas le JT de 13h de TF1 et des putàclics prêts à tout monétiser une fois leur « trou » virtuel bien creusé.

Il faut donc s’en remettre, et c’est quasiment un acte de foi, à l’intelligence individuelle de la personne qui regarde et qui décide de zapper les vidéos conspirationnistes à 2 boules, mais également à l’intelligence collective des copains qui te disent « hé, t’es gentil, mais sur la vidéo que tu m’as recommandé, le mec il dit que de la merde, tu devrais aller voir Machin ou truc, c’est déjà vachement mieux foutu et moins fake ».
C’est un risque.
Mais je pense qu’on peut considérer ce risque comme modéré.
Après tout, les 18-25 ans dont je parle aujourd’hui, c’était les pré-ados et ados des années 2000. Quand je vois avec quelles merdes télévisuelles ils ont été bercés, quand je me rappelle le désolant niveau de connerie et de bassesse qui définissait déjà le standard des mass media de l’époque, je dois bien reconnaître que je n’aurai pas misé une clochette** sur ceux que j’imaginais rester décérébrés à vie.
My mistake, les jeunes gens, vous êtes nettement moins cons que je ne le craignais. Avec un peu de chance, on arrivera à faire de vous des abrutis comme moi. Peut-être même mieux.

Retour au sérieux.
Doit-on pour autant abandonner tout espoir de mettre gratuitement à portée du plus grand nombre des programmes qui soient « non-à chier » ?

Percer le plafond de verre médiatique

S’il est une chose certaine, c’est que ce mouvement de la culture G (dont les gisements se déplacent au fur et à mesure que les puissances de l’argent la repoussent de ses espaces privilégiés pour y implanter des usines à faire du fric avec les gens) est directement issu d’une orientation politique.

La privatisation des chaînes de télévision.
La mollesse proverbiale du CSA qui n’inflige que pas ou peu d’amendes et ne sait qu’admonester à mi-voix ceux qui font du buzz avec tout et n’importe quoi pour faire de l’audience.
Le haussement de sourcil de spectateur qui en a marre de zapper et se dit qu’il aimerait bien en avoir pour l’argent de sa redevance.
La baisse des budgets culturels.
Les cartes de presse données à des animateurs qui sont moins journalistes que moi.
Le risque issu de la présence de tant de contenus qualitatifs sur des plateformes pour l’instant gratuites (comme YouTube) mais qui t’infligent de plus en plus de pub avant de voir ta vidéo et qui sont mûes par des intérêts financiers privés.

Tout cela dessine un tableau particulier de laisser-aller complet.
Et cela montre aussi que la culture G, désertant les mass media faute d’espace où s’exprimer, devient inacessible à ceux qui vivent loin d’une connexion internet potable, à ceux qui sont trop vieux (dans leur tête ou leur corps) pour prendre le virage de la culture via web.
On crée des écarts, des fossés. Des « fractures » numériques, qui pour le coup deviennent plutôt des fractures culturelles.
C’est minable, surtout pour un pays riche dans lequel le temps d’antenne est disponible à foison.

Nico & Martin, les 2 bons copains.
Cela sert les intérêts des media dominants, puisque c’est leur modèle économique et qu’ils ont toujours (pour l’instant) autant de téléspectateurs.
Et quand on sait que les media dominants appartiennent aux dominants tout court, c’est à dire ceux qui ont assez d’argent pour se payer des chaînes de télé, des journaux, des radios, et pour beaucoup moins cher des hommes politiques dont certains deviennent président (coucou Martin Bouygues!), on constate que cette tectonique de la culture G va continuer à creuser la faille à moins d’un changement venu par le haut du pouvoir.
C’est à dire par ceux qui le détiennent vraiment, mais aujourd’hui n’en font rien : nous.

La leçon des campagnes Sanders et Mélenchon

Avril 2017, c’est demain, même si pour certains, demain c’est loin.

Sur le plan de l’éducation politique, on a une chance assez exceptionnelle cette année, c’est d’avoir encore dans nos mémoires de linotte le coup de tonnerre de l’élection Trump aux stazuni.

La plupart des français, enfin c’est mon sentiment issu du recueil des souhaits de mes entourages à ce moment, auraient vu d’un bon œil Bernie Sanders succéder à Obama.
Cela était devenu envisageable parce que Bernie Sanders a fait un truc nouveau : damer le pion à l’appareil médiatique dominant en faisant de l’éducation politique directe (ou de la propagande directe, question de point de vue) via internet.

Long story short, Bernie Sanders qui n’était pas officiellement intronisé par le parti démocrate s’est fait jeter par celui-ci au profit de Hillary Clinton (dans une primaire à laquelle 30 millions d’américains ont participé avec un système tordu de caucus et d’approbation, sur 251 millions d’électeurs au total). Et Hillary Clinton, avec 3 millions de voix de plus que Trump, perd les élections au profit de celui-ci.

Mais le fait intéressant est que Bernie Sanders, classé à gauche aux USA, a réussi à montrer qu’on pouvait intéresser les électeurs en leur parlant directement, et a constitué une vraie menace dans l’accession au pouvoir de Clinton (qui aurait sans doute mieux fait de laisser la place à Sanders). Le verrou médiatique empêchant un discours différent de passer a été contourné, de la même manière que la culture G le contourne chez nous.

Euh, Jean-Luc, tu t'es pas téléporté au bon endroit...
Côté politique, en France, en ce moment, Mélenchon suit un parcours semblable en terme d’accès le plus direct possible à ses soutiens potentiels via les réseaux sociaux, tout en s’efforçant de ne pas se faire piéger comme Sanders par le jeu de l’élection primaire et en essayant d’élargir l’audience de son programme.

Et ce faisant, il démontre quelque chose que ses compétiteurs à l’élection présidentielle française ont globalement mis de côté parce que trop gadget et pas assez sérieux : les voies d’information hors télévision sont devenus significatives et ont leur efficacité.
Ca peut d’ailleurs se voir par la place qu’a pris dans son meeting holographique le sujet des frontières du numérique et de la politique qu’il compte appliquer à ce sujet.

A part lui, à ma connaissance, aucun des candidats ayant une vraie chance de l’emporter dans le contexte actuel (je mets donc Philippe Poutou et Nathalie Arthaud de côté) n’envisage de façon concrète d’action politique cohérente sur les contenus culturels valables, leur disponibilité numérique et l’encouragement à produire de cette façon.

Où ira la culture G ensuite ?

L’exemple de Norman le montre déjà : placement de produit et accord publicitaire sont déjà susceptibles de gangréner les canaux alternatifs de production de contenu valable, et donc le numérique façon YouTube ou DailyMotion n’est pas le saint graal de la diffusion culturelle.

L’instauration de l’état d’urgence permanent en France, après Charlie Hebdo et le Bataclan, a montré que notre pays n’est pas plus à l’abri qu’une lointaine Corée du Nord d’un arbitraire d’état qui dure, qui dure, qui dure, et donc que rien dans l’appareil actuel ne nous prémunit non plus contre une censure plus ou moins profonde des contenus présentés sur les plateformes du web, car les partisans de l’agrément par le silence trouveront toujours des décideurs d’accord pour tirer d’abord et poser des questions ensuite.
La plaque du web est donc instable.

Avec la baisse des dotations d’état aux communes et la baisse des budgets culturels, les bibliothèques et médiathèques en prennent un coup puisque, en cas de crise, on commence toujours par tailler dans la culture.
Le continent du service public de la culture G est en voie de rétrécissement.

Et d’une façon plus générale, il faut s’inquiéter d’une orientation globale de société dans laquelle le maintien d’un certain niveau de culture générale et l’éducation permanente des adultes à la découverte et la compréhension du monde dans lequel ils vivent passent au second plan des préoccupations.
Cela nous dépossède de notre capacité, en tant que citoyen, à former un avis critique et éclairé, et ne nous laisse plus que des choix à la con écrits par quelqu’un d’autre, façon « Qui veut gagner des millions », dans lesquels il est de notoriété publique que les vrais gagnants sont très, très, très peu nombreux.
Je souhaite personnellement un tremblement de terre, une super éruption qui dégage l’espace encombré par des télé shoppings et des pseudo séries sans épaisseur pour que la culture G reprenne pied dans l’espace médiatique gratuit.
Vous, je sais pas, mais je verrai bien les vidéos d’Usul en première partie de soirée sur ma télé en clair, non ?

--G4rF--

* je présente mes excuses à mes lecteurs pour ce jeu de mots assez pourri, mais que je n’ai pas pu contenir d’avantage. En plus, j’aime pas ça, les chapka. Mais bon, c’est l’hiver, ça meule, alors j’y peux rien, ça a fait schboum là-d’dans.
** oui, parce que je joue à Animal Crossing sur la DS de ma gamine, et j’peux te dire que fabriquer un nouveau pont sur la rivière ça coûte un max de clochettes mon pote, alors t’as intérêt à faire du farming hardcore et plein d’excursions sur l’île avec Tortimer my nigga.

mardi 13 décembre 2016

Faut pas y aller, c'est nul (et y'a pas d'alcool)

Amis des relations textuelles épisodiques, bonsoir.
"Faut pas y aller, M'sieur Mélenchon !"

Désolé de me faire si rare, c'est une bizarrerie qui m'arrive ces derniers temps puisque j'ai déménagé loin de mon chez-moi historique, je suis en plein emménagement depuis bientôt 4 mois, et en même temps en train de lancer mon activité en freelance, et je suis aussi en train de me remettre la tête à l'endroit après 6 ans et des patates à bosser chez les dingues.
Je suis en train de comprendre qu'il faut vraiment que je lâche mon portable, que je relise des bouquins et des journaux, que je me pousse au cul pour avoir une activité créatrice, bref que je me rende les moyens de faire bien les choses.

Pour mon retour à la vie chronicale (oui, c'est un néologisme, ce sera pas le dernier, na), un p'tit billet vite écrit, vite lu.

Être sans-grade au 21ème siècle (allégorie)

Une question agite actuellement le bocal de nombre de contempteurs du processus politique engagé dans le cadre des présidentielles de 2017 par les partis qui se relaient au pouvoir depuis bientôt 40 ans dans un ping-pong merdique où nous, les couillons d'électeurs, tenons malgré nous le rôle de la balle : on se prend des coups à chaque aller-retour, et chaque point marqué par un camp finit comme un poing dans nos tronches.

Ouille.


Cette interrogation vibrante est la suivante : "pourquoi Mélenchon, qui paraît si bien parti pour représenter une large part de l'électorat de gauche, ne participe-t-il pas à la primaire de gauche ?".

Certains finissent même cette question par la forte exclamation suivante : "..., bordel de merde !", avant d'aller pester contre la racaille des assistés tout en citant des noms d'allocations dont ils ont entendu parler dans Valeurs actuelles ou Challenges, des revues d'une très haute valeur puisqu'avec un seul numéro de Valeurs actuelles on peut facilement allumer 5 feux de cheminée et il reste encore un peu de papier pour caler un pied de table.

Toi qui me lis, sache que cette question, je me la suis moi-même posée, dans un accès de schizophrénie somme toute flippant.
Mais comme dirait Desproges, je suis quand même le mieux placé pour savoir, au fond, à quoi JE pense. Du coup, j'ai réchéfli. J'ai beaaaaauuuuuucooooouuuup réchéfli.
Et maintenant que j'ai bien violenté messieurs Bled et Bescherelle (avec mon réchéflissement) voilà ce que j'en dis, moi, de cette question.

Il a raison de s'en tenir éloigné. Foutrement raison.

D'abord, parce qu'il ne s'agit pas d'une élection représentative.
A la primaire, seuls les électeurs volontaires acceptant de payer peuvent exprimer un choix qui s'imposerait alors (au nom de quelle loi, sinon la loi du milieu politique ?) à tous ceux qui n'ont pas jugé utile d'y aller voter. Vachement propre, vachement juste, tout dans la finesse et dans l'élégance, le procédé.

Ensuite, parce que le terme "gauche" est fort mal employé dans ce contexte.
Notamment quand on voit que le PS est le chef d'orchestre/promoteur de ce... euh... de ce truc.

Petit retour historique : depuis 1981 avec l'avènement de Tonton Mitterrand, le PS a renié petit à petit tout ce qui faisait l'héritage du socialisme en tant que valeur-socle d'un modèle de société, pour céder à tous les caprices des (néo)libéraux.
Aujourd'hui, on constate que le PS, qui fut un temps au pouvoir dans tous les niveaux de l'appareil d'état, gouvernement + assemblées + régions, a appliqué à un chouïa non significatif près la même politique que les sarkozystes qui l'ont précédé.
Parenthèse : dans le style "j'oublie d'où je viens", les sarkozystes aussi étaient nettement différenciés, dans leur vision de l'héritage politique, des gaullistes dont ils se revendiquaient au départ. A ce sujet, et pour mémoire, De Gaulle avait envoyé péter sèchement les USA et leur OTAN, Chirac ne voulait pas en entendre parler... et c'est Sarkozy qui nous y a intégré, en as absolu du retournement de veste qui dans le même temps politique pouvait déclarer via un de ses faire-valoir que son objectif c'était d'en finir avec le programme "les jours heureux" du Conseil National de la Résistance, puis aller faire son homme de valeurs universelles de résistance en allant planter ses talonnettes sur le plateau des Glières.

Le PS n'est plus un parti de gauche. Ce n'est pas non plus un parti de droite, attention.
Naufrageur, c'est un métier.
Non, c'est un parti de néolibéralisme capitaliste sans limite, promouvant un modèle de société imaginé dans les années 30 à l'école de Fribourg --l'ordolibéralisme-- et qui s'avère totalement insoutenable dans un monde aux ressources finies mais à la voracité infinie, où la "bienveillante autorité supérieure" que supposait la théorie ordolibérale est gangrénée par l'accrochage aux plus hautes branches du pouvoir de prédateurs qui se foutent totalement de fracasser le pays sur des récifs si ça peut leur rapporter de la thune quand ils pilleront l'épave.

La présence d'un parti "hors gauche" à des primaires réputées "de gauche" implique que les autres candidats de la primaire acceptent de se soumettre, en cas de victoire du candidat PS, à un idéal politique qui s'essuie les pieds sur le leur.
Pour toute personne se reconnaissant dans des valeurs de gauche, c'est donc un contresens d'y participer.


Troisièmement, parce qu'il me semble relever un consensus dans l'opinion. Ce consensus s'articule comme suit.

Premier point, l'aile gauche du peuple français ne reconnaît pas en Fillon un représentant crédible de l'aile droite du peuple.
Deuxième point, une bonne part des entrepreneurs et de ce qui constitue le "fonds de commerce" habituel de la droite traditionnelle (en mode travail, famille, patrie, non pas façon Pétain, mais façon de La Rocque) ne se reconnaît pas dans l'hyper libéralisme et la destruction des filets de sécurité sociaux français que Fillon promeut, parce qu'ils savent bien qu'ils ont une utilité même s'ils estiment que trop de gens en abusent.
Troisième point, du côté des plus extrêmes, ils ne reconnaissent pas non plus la valeur de Fillon : le FN, qui est de droite extrême, n'a pas été convié à ma connaissance à la primaire de la droite. Ceux qui soutiennent l'héritière de Saint-Cloud peuvent donc se sentir lésés quand on présente Fillon comme le porteur unique et "validé démocratiquement" des idées de droite.

Politique française : le jeu des vieilles ficelles

Il en ressort que si une large part des français pense que le gagnant de la primaire de droite n'est pas un représentant fiable de l'aile droite du peuple et de son "projet", on peut supposer que si Mélenchon gagnait la primaire de "gauche", une large part des français serait légitime à ne pas voir en lui un représentant fiable de l'aile gauche.


Le seul intérêt de l'exercice serait de démontrer par l'absurde la médiocrité du processus de désignation par primaires : pour moi, qui ait la conviction que Mélenchon porte le meilleur programme de société que j'ai lu depuis des années, le fait qu'il puisse gagner la primaire de "gauche" et qu'il en sorte affaibli en serait la preuve la plus éclatante.


Enfin, avec un peu plus de cynisme et en restant plus près des réalités de terrain, il y a aujourd'hui tellement peu de formations politiques qui acceptent de jouer le jeu merdique du PS et de leurs primaires que ce qui devrait être, dans l'idéal, un exercice de confrontation de tendances multiples visant à produire par le débat et le choix du peuple souverain une candidature solide prête à exercer la plus haute mandature, va finir par être un tournoi de foot où seule l'équipe organisatrice est inscrite.
Et où elle gagne.
Par forfait.
Ce qu'il conviendrait donc d'appeler une forfaiture...


J'achèverai en soulignant que Mélenchon a annoncé à de nombreuses reprises qu'il ne participerait pas à ces primaires.
Un renoncement à ce principe fondateur de non-collusion avec l'appareil dominant, même s'il lui offrait des possibilités crédibles de sortir gagnant du scrutin perlimpinpin de la primaire PS, lui coûterait la confiance de ceux qui soutiennent la France Insoumise depuis le début.
Ce serait faire acte de compromission avec ceux-là même dont il dénonce la stratégie de compromis permanent avec tout ce qui leur permet de s'accrocher au pouvoir, en dépit des malheurs qu'ils infligent au peuple et du danger climatique qu'ils laissent venir sans se remuer le train.
Ce serait la fin de la candidature Mélenchon, et sans doute aussi celle de la France Insoumise qui, si elle partage les idées de son candidat, n'a pas selon moi de joker dans sa manche pour le remplacer en cas de trahison de celui-ci.
--G4rF--

jeudi 16 juin 2016

Poème express

Nation

Un peuple en déshérence
Guidé sans référence
Par les incompétences
Des grands rois du non-sens
Ce peuple c’est la France

Qui oublie trop sa chance :
Liberté, son essence,
Egalité, conscience,
Fraternité, puissance,
Ce peuple c’est la France.

Noyés de bien-pensance
Au lieu de bienveillance,
Humiliés d’indécence
Des teneurs de créance,
Ce peuple c’est la France

De couleurs, toutes les nuances
Toutes les fois, toutes les sciences,
Il le sait d’expérience
Il doit dire la souffrance
Ce peuple c’est la France.

Mépris des gouvernances
Eprises de déchéance
Confites de suffisance
D’inhumaine malveillance
Qui font souffrir la France.

Il n’y a plus de patience
Il n’y a plus d’insouciance
Il n’y a plus de confiance
Le poids des impudences
Fait chanceler la France

Reste alors l’évidence
Ce n’est pas la malchance
Mais la haute délinquance
Des fous de la finance
Qui la détruit, la France

Et le peuple se dépense
Organise sa défense
Contre la présidence
Des riches décadences
Elle se réveille, la France


Elle se réveille, ma France


Elle se réveille, ta France.


--G4rF--

vendredi 20 mai 2016

Appellare flicum ?

Le choix des armes
Étrange pays que le nôtre.
Étrange terre, qui a vu se dérouler le pire et le meilleur dans une histoire maintenant connue et accessible à tous, qui a vu pousser des idées formidables et des infamies sans non, une terre qui devrait donc apprendre à ses enfants que rien n'est jamais tout blanc ou tout noir et que la simplicité des discours cache souvent le manque de profondeur des débats.

Et pourtant, dans le discours médiatique dominant, on nous demande toujours de choisir entre deux camps, de prendre parti pour les uns contre les autres, quand bien même ces camps, composés de citoyens partageant le même problème (en résumé : "PAS CONTENT !") gagneraient à additionner leurs forces plutôt que les soustraire.

Illustration à ma façon.

~ Où l'on applaudit des flics ~
Il y a quelques temps, souviens-toi, dans notre riante capitale, des journalistes et dessinateurs d'un hebdo satirique se faisaient dessouder au nom d'Allah (qui n'avait a priori rien demandé de tel et se porte très bien même quand on le moque).
Consternation mondialisée, peine orchestrée, récupération organisée au plus haut niveau, et 4 millions de personnes défilaient dans Paris, précédés par des chefs d'état qui n'étaient, au mieux, que des suiveurs.

Population unie dans un élan de solidarité non feinte (pour la plupart), on a vu se produire une curiosité exceptionnelle, car des policiers ont été applaudis par les manifestants.

Il faut dire que les flics ont payé un très lourd tribut à l'occasion de ces attentats, et que (comme souvent) ceux qui sont tombés et ont perdu la vie ont eu une attitude nettement plus honorable que leurs divers chefs et représentants qui les encensèrent à l'heure du tombeau.
Donc, je résume façon TF1 : 4 millions de personnes et des flics qu'on aime.

Où l'on maudit des flics ~
Aujourd'hui, comme cela a lieu chaque jour depuis la fin du mois de Mars 2016, des manifestants et des protestataires de toutes chapelles s'insurgent en public contre la loi travail du gouvernement Hollande (soyons clair : Valls est un pion, tout comme Fillon l'était à son tour, dans cette nouvelle mouture de monarchie républicaine. Donc, c'est le gouvernement Hollande).
En marge de ces manifestations, des "casseurs". Je mets les guillemets parce que, quand j'étais môme, on parlait de vandale, et c'est toujours sous ce terme que leurs actes sont sanctionnés en justice.
Car il existe une catégorie bien particulière de français de rue : des gens qui profitent de la grogne populaire et de sa manifestation publique pour aller, visage masqué et bien planqués au coeur des défilés, balancer des caillasses dans les vitrines, faire des rapines, jeter des trucs sur les CRS, bref, foutre le bordel avec un mépris profond pour la cause des manifestants et pour ceux dont la mission est, entre autres, de les protéger, j'ai nommé les CRS.

La castagne s'installe à un tel point que de nombreuses personnes, aspirant noblement à faire valoir le droit républicain à la manifestation, hésitent, car elles ont peur de se retrouver prises dans la nasse comme au pont d'Austerlitz, entre vandales surchauffés et escouades en armure à bouts d'énergie et de nerfs, tous prêts à en découdre.
Avec les inévitables dérapages dont cette image n'est qu'une illustration : bataillon de soldat casqué en armure équipé pour la baston d'un côté, quidams désarmés et bordéliques de l'autre.
Donc, je résume façon BFMTV : quelques centaines de milliers de manifestants (en cumul), et des flics qu'on déteste.

Pour ou contre, pas de nuance ? ~
"T'as de beaux yeux, tu sais."
Que l'on se tourne d'un côté ou de l'autre, on ne pourrait donc se ranger qu'au sein de deux réactions standardisées possibles : on est soit avec les manifestants et contre la police, soit avec la police et contre les manifestants.
C'est d'une stupidité infinie, et comme toujours le diable est dans les détails.

En effet, la réalité ayant le goût douteux d'être un peu plus complexe qu'une mise à jour de statut Facebook disant, au pif, "le gouvernement envoie les flics tabasser les manifestants" pour les uns, ou "partage si tu aimes la police" pour les autres, rappelons ces quelques faits.


Pour ce qui concerne l'actualité :



  • la loi travail pose un problème de société d'une échelle nettement plus large que la tragédie de Charlie Hebdo, et la remise en cause totale des fondements même du code du travail qu'elle engage devrait légitimement mettre TOUS les français dans la rue, car elle menace leur emploi actuel et leur possibilité d'en avoir un meilleur dans le futur.
    En ces temps de repli sur soi et de frilosité citoyenne, bien explicable de la part de gens qui veulent revenir à la maison le soir avec tous leurs morceaux en place, qui ont peur de perdre leur travail en usant de leurs droits citoyens, et à qui les gouvernements successifs mentent effrontément et de plus en plus fort depuis bientôt 40 ans (je parle de ce que je connais) ce qui les dégoûte fatalement de toute idée de s'impliquer, c'est pas étonnant que peu de personnes se bougent.
  • Il serait toutefois gravement crétin de sous-estimer le problème en réduisant les opposants à la loi travail aux seuls manifestants.
    Une lecture attentive des termes du projet de loi, qui provoque des levées de bouclier de tous les côtés de l'hémicycle, amène immédiatement à comprendre que le gouvernement espère (sincèrement ?) entraver la hausse du chômage en... facilitant la fabrication des chômeurs. Soit une mesure au mieux inefficace, mais en tout cas inadaptée, puisque le problème des employeurs n'est au fond pas d'avoir des salariés en trop, mais d'avoir du boulot à leur donner et les moyens de les payer.

    Si on considère les risques encourus, en temps de crise, par un salarié du privé, avec la précarité qui lui pend au nez s'il fait valoir ses droits citoyens en posant problème à son employeur par sa participation à une grève pour dénoncer la stupidité du procédé et la reddition du code de travail devant les revendications du MEDEF, on comprend vite que tous ceux qui n'aiment pas cette loi ne peuvent s'offrir le luxe d'aller dans la rue avec les autres.
    Seuls certains "privilégiés", dont moi actuellement, peuvent y aller et tenter de leur mieux de représenter cette majorité forcée au silence.

  • la loi travail n'est que la partie émergée de l'iceberg.
    Une brève consultation de la définition du concept d'ordo-libéralisme suffira à quiconque me lit à se rendre compte que les politiques menées sous les 2 derniers présidents (pour ne parler que de ceux-là) marquent une sujétion totale à la politique européenne majoritaire, politique ordo-libérale à 100%, qui nie fondamentalement la capacité d'un citoyen à s'emparer d'un sujet de fond s'il ne fait pas préalablement partie d'une élite réputée qualifiée pour le faire.

    Parenthèse intellectuelle et partisane : c'est pas parce que je ne suis pas boulanger que je ne sais pas reconnaître un croissant dégueulasse quand je le mange, c'est pas parce que je ne suis pas musicien que ça m'empêche d'apprécier la richesse d'un compositeur et la pauvreté d'un autre. Par le même principe, je suis autant qualifié que n'importe qui, en tant que citoyen non élitoïde, pour dire que mon pays va mal quand il va mal.

    C'est donc la totalité de la pratique politique qui a court en ces jours de fin de la Vème république qui est remise en cause par les manifestants, dont le mouvement "Nuit debout" me semble constituer un exemple très pertinent de tentative d'autonomie politique citoyenne.


Les français et le(ur)s forces de l'ordre ~
Pour ce qui relève d'un ordre plus général, je relève que les français ne détestent pas vraiment les flics, mais ils détestent vraiment les sales boulots qu'on leur fait faire, et ils détestent encore plus les abus de pouvoir qu'ils peuvent commettre sans être sérieusement inquiétés :
  • quiconque a déjà été victime d'un vol, d'un cambriolage, d'une agression, peut témoigner du fait qu'on a, dans ces moments-là, les plus hautes attentes et le plus vif besoin des forces de l'ordre.
  • quiconque a déjà été victime d'un zèle forcené de la part d'un képi, lors d'un contrôle au péage ou au bord de la route, a déjà eu le déplaisir d'être fouillé 5 ou 6 fois dans la même journée parce qu'il a une sale tête de non-caucasien, a, dans ces moments-là, les plus basses pensées et le plus vif dégoût des forces de l'ordre.
Dans les deux cas, ça se justifie. Ce n'est donc pas la police, en soi, le problème, mais le contexte qui amène à la rencontrer.
 
Bien qu'étant fondamentalement de mauvaise foi, le français moyen sait faire la différence entre le policier d'il y a trente ou quarante ans, avec qui il semblait généralement possible de discuter même quand on était en infraction évidente, et celui d'aujourd'hui, avec qui même si on est en règle, on est en flippe parce qu'avant même de le croiser, il fait peur.

Traduction bisounours : dans un pays normal, ce sont les méchants qui doivent avoir peur du flic.
Moi qui n'ai à peu près aucune saloperie à me reprocher, je ne dois pas avoir peur des forces de l'ordre, et pourtant elles me foutent la pétoche parce que je suis plutôt bien informé et je sais quelles bassesses elles peuvent se permettre sans être inquiétées, ce qui est totalement anormal.

Petit rappel : la répression des manifs,
ça existe, et ça fait des morts.
Mon ancien stagiaire Guillaume, avec sa face de métis qu'il n'avait pas choisi, m'a raconté par le menu ses rencontres déplaisantes avec les douaniers, les policiers, les gendarmes, la brigade du rail... contrôle au faciès, harcèlement, questions déplacées, comportement irrespectueux et familiarités dégradantes, il a eu droit à tout.
Or, c'était un étudiant en informatique parfaitement banal, habillé comme moi, qui comme moi se tapait les trajets depuis sa banlieue pourrie pour venir bosser tous les jours, à l'heure.
Ni pire ni meilleur que ses concitoyens, il n'avait qu'un seul défaut : une peau pas blanche, qui le faisait catégoriser rapidement comme BDM (accrochez vous pour l'acronyme gerbant, ça veut dire "bougnoule de merde", et y'a vraiment des gens dans les forces de l'ordre qui utilisent ce terme et ne se mettent pas à vomir de suite). A sa place, j'aurais pété les plombs plus d'une fois, et j'aurai fini avec des dents en moins au fond d'une cellule, c'est évident.

La cause première de ce qu'il a subi est la nécessité pour les agents du maintien de l'ordre de remplir leurs stats d'un max d'infractions constatées. Or, dans un système comme le nôtre, pas mal de flics fonctionnent en mode "il y a plus de délits chez les non-blancs, donc je contrôle les non-blancs", et si je trouve des délits en contrôlant surtout des non-blancs, ça prouve mon postulat de départ, du coup je contrôle encore plus les non-blancs... Vous voyez où ça coince ? Ce système qui s'alimente lui-même ?

On appelle ça un biais statistique, chez ceux qui s'intéressent aux chiffres et à l'art de leur faire dire tout et n'importe quoi. Et c'est là, selon moi, la cause d'une peur du flic légitimement ancrée chez ceux qui se sentent obligés d'avoir leurs papiers sur eux en permanence pour pas finir au comico à cause du besoin de chiffres des gradés.

Soyons précis, je ne veux pas dire qu'il faut nier la sur- ou sous-représentation d'une partie de la population dans tel ou tel type de délinquance ou de criminalité, et faire preuve d'un angélisme imbécile au bénéfice des "pauvres jeunes des banlieues" ou je ne sais quel concept prémâché pour feignasse qui ne veut pas s'embarrasser des détails et de la complexité de la situation de chacun.
Mais je veux dire que le boulot de la police est de coincer les délinquants, d'où qu'ils viennent, riches ou pauvres, blancs ou pas, et de les amener devant la justice, sans préjugé. Or, dans "préjugé", il y a "jugé", et ça, c'est pas le job du flic.
On pourrait poursuivre avec intérêt le débat sur la difficulté à faire rendre la justice, dont les moyens sont aussi risibles, mais ce n'est pas mon sujet du jour.

Je t'aime, moi non plus ~
Bref.
La maréchaussée, la police nationale, la maison poulaga, la gendarmerie, les flics, les képis, les schmits, les bleus, les poulets... on les appelle comme on veut, mais il reste qu'on a autant besoin d'eux qu'on déteste les avoir en face.

Pourquoi ?
Parce qu'au delà des considérations particulières vues ci-dessus, le français moyen n'est pas en situation d'équilibre face aux représentants de l'ordre.

Pourquoi ce déséquilibre ?
Parce qu'aujourd'hui, ce n'est pas l'ordre républicain que les forces de l'ordre maintiennent, mais l'ordre quasi féodal et antidémocratique qui place les puissants et les "fils de" au dessus des lois et le justiciable lambda au niveau des sous-merdes (t'as qu'à voir comment un petit voleur se prend 2 mois fermes pour avoir fauché du riz et comment un ancien ministre de l'intérieur se permet d'engueuler des flics alors qu'il s'est fait pincer à 170 km/h).
Dans un pays de droit, cela ne devrait pas exister. Et pourtant, cela existe (et, il faut le dire, il y a autant de flics qui font ce qu'ils peuvent pour éviter ces saloperies qu'il y en a pour les multiplier).

Pourquoi cette corruption de la mission première du maintien de l'ordre ?
Parce que la France ne donne pas au policier la possibilité de refuser l'obéissance à un ordre contraire au sens de sa mission première.
Parce que la France ne donne aucun espoir au citoyen lambda de faire valoir ses droits face à un abus des forces de l'ordre (comment dénoncer l'excès de pouvoir d'un flic quand le premier pas pour porter plainte, c'est d'aller au comico ?).
Parce que la France, aujourd'hui, place le policier judiciairement au dessus des citoyens, professionnellement au dessous des citoyens (car le flic mécontent de ses conditions de travail n'a même pas le droit d'ouvrir sa gueule, d'où notamment un taux de suicide énorme), alors que dans un cas comme dans l'autre, et par définition même, la place du policier est au milieu des citoyens.

Le prix du pouvoir : l'exemplarité ~
Voilà un point crucial du problème.
Pour citer du Audiard, "la justice, c'est comme la Sainte Vierge. Si on la voit pas de temps en temps, le doute s'installe.".
Or il semble que la justice soit partie en congé maladie longue durée dans notre riante contrée aux 400 fromages et aux dizaines de procédures rejetées contre des violences policières, même filmées, même avec témoins.
Cela doit cesser si l'on veut espérer rendre son honneur et sa capacité d'action à la profession du maintien de l'ordre dans son entièreté. C'est, fort heureusement, dans ce sens que l'ONU tance la France, pour son abus de cette force dont, il n'y a pas si longtemps, une ancienne ministre des affaires étrangères vantait le potentiel pour mater la rébellion de l'autre côté de la méditerranée, marquant de nouveau la manipulation politicienne qui est au cœur aujourd'hui du schisme entre police et citoyens.

Le dilemme d'être flic ~
Toutefois, il serait über crétin de résumer la problématique à l'aspect intouchable du flic. C'est bien plus profond que cela.
Grattez un peu autour de vous, parlez-en à ceux qui sont dans la profession, et vous obtiendrez le même son de cloche. Être policier, gendarme, CRS ou autre, aujourd'hui, en France, c'est être écartelé entre :
  • une vocation personnelle et/ou une nécessité alimentaire, pour nourrir la famille et les petits ;
  • des exigences de rentabilité professionnelle totalement stupides (quotas d'infraction et primes de performance) et en opposition complète avec la mission du maintien de l'ordre, qui n'a pas besoin qu'on multiplie les délits mais que ceux-ci soient, au moins, maintenus sous un seuil jugé tolérable par la société civile ;
  • un déficit absolu de matériel de travail permettant de bosser normalement.
    Là je pense à mon cousin gendarme qui a raté son départ pour notre réunion de famille parce que sa bagnole de fonction, à l'agonie à force de mauvais entretien et d'usage excessif, est tombée en rade sur l'autoroute alors qu'il emmenait un détenu à une audience.
    Je pense à mon petit cousin qui est en train d'entrer dans la profession et qui déchantera assez vite en constatant à quel point les décideurs politiques se foutent de la gueule du terrain, y compris chez ceux qui les défendent.
    Je pense au fils d'une de mes collègues, dans la gendarmerie mobile, trimballé de gauche et de droite à longueur d'année, saturé d'heures supp' qui ne seront pas payées, obligé récemment de dormir dans des gourbis sordides avec trente collègues et deux douches (dont deux en panne) pour couvrir le trajet des vrombissants diesels des chefs d'Etat venus faire semblant de sauver le monde à la COP21 sous l'œil des caméras.
    Je pense à ces dossiers régulièrement sortis par le Canard Enchaîné, sur la souricière du Palais de Justice à Paris aux murs couverts de merde et envahie par les rats faute de budget et de personnel pour nettoyer, à ces commissariats de banlieue logés dans des Algeco miteux depuis 20 ans parce que les travaux des bâtiments, confiés à un prestataire à bas prix, ne sont jamais terminés...
    Je pense à ce gendarme, qui tapait mon dépôt de plainte avec un seul doigt de chaque main, et dont j'ai fini par prendre le clavier pour en finir plus vite, et qui m'a expliqué tout simplement devant mon air mi-moqueur mi-désespéré qu'on lui avait collé l'outil informatique dans les pattes un jour sans jamais le former à son emploi.
    Je pense à tous ces agents qui doivent s'acheter leurs gants, leurs bottes, leurs casques, leurs gilets pare-balles parfois, parce que la dotation en équipement est misérable et les enverrai à poil sur le terrain si ça pouvait donner l'illusion d'une bonne maîtrise budgétaire quand on présente les chiffres au ministère.
  • le respect dû à la hiérarchie qui est une composante centrale, depuis des millénaires, de toute organisation militaire ou paramilitaire, et qui est à la fois un atout organisationnel pour la productivité et un défaut criant pour la correction des dérives venues du haut ;
  • le mépris évident, constaté aujourd'hui, de ladite hiérarchie pour les agents de terrain et leurs revendications légitimes ;
  • la prise de risque personnel ;
  • la rémunération largement insuffisante pour compenser la difficulté du travail et cette prise de risque, d'où frustration, déprime, séparations, tentation de croquer pour arrondir les fins de mois...
Mon opinion sur la police, c'est que dans un monde comme le nôtre, avec une population comme la nôtre, elle est un mal nécessaire. On aimerait tous ne pas avoir besoin de police, mais nous savons tous que le revers du libre-arbitre (qui permet de faire ce qu'on veut) est le pouvoir de nuire aux autres.
Donc, tant que les humains seront des connards, il faudra des flics (en espérant que ceux-ci comptent dans leurs rangs aussi peu de connards que possible, mais dans ce métier comme ailleurs, c'est pas gagné).
Ils valent mieux que ça, eux aussi ~
Le dernier billet radio de Nicole Ferroni à ce sujet en dit long, et je suis bien d'accord avec elle.
Être flic, aujourd'hui, que l'on y soit pour le plaisir d'être du bon côté de la matraque ou parce qu'on a foi en la nécessité d'une force maintenant l'ordre républicain dans la société française, c'est donc faire le grand écart sur deux orteils, au dessus d'une fosse de lave pleine d'alligators mutants, et sous une pluie de clous et de bris de verre.

Alors que faire, quand dans un pays, deux tranches distinctes de population sont mises, par la force du discours médiatique dominant, face à face, en position d'ennemis, alors qu'elles sont en faites soumises toutes deux malgré elles à des impératifs et des pressions insoutenables ?

Tous ensemble, ouais ? Ça s'envisage... ~
Il n'y a selon moi que deux manières dont les choses peuvent évoluer : soit on explose, soit on compose.

L'explosion, c'est ce qui arrangerait bien les politiques irresponsables qui, à l'abri de la fureur de la rue et des rigueurs des lendemains qui déchantent, persistent à jouer à qui perd gagne avec l'argent du contribuable et avec l'avenir de nos enfants, au bénéfice unique d'une poignée d'hypernantis qui n'ont, définitivement, pas besoin de plus d'argent mais en réclament quand même, alors que la population autour d'eux patauge dans une merde qui monte de plus en plus haut et en a déjà noyé plus d'un.

Suivant le principe décrit dans un cahier sorti tout droit de l'OCDE, et que nous citions à l'époque des Gilets Jaunes, le rouleau compresseur des réformes dégueulasses poursuit en France son travail de sape en rajoutant une nouvelle saloperie austéritaire de plus sur le chemin du peuple pour faire oublier la précédente, aidé en cela par des télés et radios gluantes d'indigence et d'une déférence fécale pour le pouvoir en place.

L'idée poursuivie ? Une "relance économique" structurellement impossible à créer, car le traité de Lisbonne a retiré aux pays d'Europe leur capacité à se sauver eux-même de la mouise en les inféodant aux banques privées (qui, elles, n'ont aucun scrupule à nous la mettre profond, quelques années à peine après avoir pleuré pour être sauvées sur des deniers publics).

Ce chemin, c'est celui de l'explosion.
C'est celui que dénonce, entre autres, Nuit Debout.

La composition, c'est ce qui arrangerait bien la république, la vraie, celle du peuple, celle qui est la somme de tous ses concitoyens, depuis la plus vile sous-merde profitant d'une manif pour envoyer des pavés dans la gueule d'un flic jusqu'à ses plus brillants esprits qui, depuis le début, ne martèlent qu'un seul mot : rassemblement.

Il y a 3 ans de cela, une manifestation en Italie voyait les policiers faire un geste de solidarité envers les manifestants, contre la politique austéritaire, dont la loi travail n'est chez nous qu'un nouvel avatar. C'était de la composition. C'était beau. On en redemande.

~ Ma liste au Père Noël ~
J'aimerais, aux prochaines manifestations, voir de ci de là des gens aller faire coucou aux agents des forces de l'ordre. Non pas par obéissance ou déférence, mais par simple respect pour le boulot de merde qu'ils se tapent, car ils n'ont pas voulu être là non plus.
J'aimerais, aux prochaines manifestations, que la police n'attende pas de ses supérieurs des ordres qui ne viendront jamais et aille pincer les vandales dès qu'ils sont ciblés.
J'aimerais, aux prochaines manifestations, voir quelques détachement de CRS marcher au milieu des manifestants, au lieu de flics en civil qui donnent l'impression d'infiltrer (alors qu'ils surveillent pour cibler avant que ça pète).

J'aimerais ne plus voir des gens désarmés, aussi énervés soient-ils, se prendre des coups de godasse dans le dos par des agents épuisés.
J'aimerais ne plus voir des manifestants confondre les flics qui font la sécurité avec les politiques contre lesquels ils défilent.

Bref, j'aimerai que de l'intelligence perfuse dans tout ce merdier.
C'est pas gagné.

Mais encore plus que tout ça, j'aimerais que les blaireaux qui font semblant de représenter le peuple dans les assemblées parlementaires assument leurs fonctions représentatives et envoient chier les appareils de parti, pour qu'enfin les votes reflètent le rejet massif par les français des saloperies façon loi travail.
Et alors là, mes amis, nous le savons tous, c'est de la pure utopie.

D'où je conclus qu'on n'en a pas fini avec les manifs, et qu'il est à craindre qu'il nous faille assumer, nous, simples citoyens, notre rôle entier tel que défini par l'article 35 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793 :
Article 35. - Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Un indice, chez vous : la police fait partie du peuple.

--G4rF--

PS : pour ceux qui veulent savoir d'où vient le titre de cet article, regardez-moi donc ça :