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dimanche 31 mars 2024

Théophane (nouvelle)

Théophane

Nouvelle


Je n’ai pas vraiment souhaité ce qui s’est passé.

Enfin… si, je l’ai souhaité.

Mais pas « souhaité, souhaité ». Pas à ce point-là.

Appelle ça un pétage de câble, un moment d’égarement, comme tu voudras. Pour ce que ça changerait, de toutes façons…


Bref.


C’est arrivé comme ça, comme n’importe quelle idée qui apparaît, pouf dans ta tête, ni rationnelle, ni désirée. Seulement là, sortie du néant, et prête à y retourner si ça n’avait tenu qu’à moi.

Remarque que, maintenant, je sais que ça ne tient qu’à moi. A ce moment-là, je l’ignorais… les voies de Dieu sont impénétrables, non ? Ha ha…

J’en étais où ? Ah oui .


Donc j’en étais à finir ma deuxième tartine, assis tranquillos à la table du petit dèj.

Le chat était sous ma chaise, je lui grattais vaguement le dos sans y penser tout en faisant tremper mon dernier morceau de tartine dans mon mug de thé.

Et là, BZZZ ! Le portable sur la table qui s’énerve d’un coup. La vibration a fait peur au chat, qui s’est barré subitement. J’en ai lâché mon morceau de pain, tellement ça m’a surpris.

Il faut dire que, normalement, à cette heure-là, jamais les notifications ne passent. J’ai activé le mode silence programmé, tu vois.

Et là, le gros buzz. Pas normal.


Je retourne le téléphone, et là je vois le SMS du chef, qui se fout de ma gueule comme toujours, ce gros con. Enfin, je devrais pas dire ça, il est mort, depuis. Mais il se foutait quand même toujours de ma gueule.

Et le message dit : « Alors, l’as des as, t’as encore oublié de mettre de l’essence dans ton réveil ? Qu’est-ce que tu fous ? Le bull va pas se conduire tout seul ! Ramène tes miches ou ça va mal aller pour toi ».

Là j’ai compris : c’était le jour de l’heure d’hiver. J’avais pas reprogrammé la bonne heure sur le radio-réveil. Le smartphone se règle tout seul, lui. Enfin, j'étais à la bourre d'une heure.


Bref.


C’est à ce moment-là que ça a commencé. C’est là que j’ai pensé, très clairement : « non mais qu’il crève la gueule ouverte, ce blaireau ! ». Voilà, je le reconnais, je l’ai pensé.

Faut me comprendre : j’avais pas super bien dormi, le chantier s’éternisait depuis des semaines à bosser dans la glaise, le chef m’avait pété les couilles parce que le bulldozer était tombé en panne sèche, mais c’était lui qui l’avait fait siphonner pour biberonner la pelleteuse en attendant que la citerne arrive – et d’ailleurs elle n’est jamais arrivée, vu l’état des routes et la grève des camionneurs…


Bref.


L’idée m’est venue comme ça, et puis elle est repartie.

J’ai pêché mon bout de tartine en lambeaux du bout de la cuillère, j’ai fini mon petit dèj rapidos et j’ai pris les clefs de la Polo sans aller me laver les dents.

Vingt minutes après j’étais sur le chantier, et c’est là que les gars m’ont appris que le chef venait de mourir.

C’était l’architecte qui l’avait trouvé là, affalé en arrière sur sa chaise devant les derniers plans, de la gadoue plein les bottes vu que ce gros con ne les enlevait jamais avant d’entrer dans le bureau, et tous les jours il y avait un arpète qui devait se taper le nettoyage de ses empreintes… gros con, tiens.


Bref.


L’architecte n’était pas formée aux premiers secours, mais elle a fait de son mieux. Quand les pompiers sont arrivés, ils l’ont félicitée. Elle était dans tous ses états, pauvre fille, elle lui avait fait la stimulation cardiaque, la ventilation artificielle, fait appeler les secours évidemment, mais rien. Raide mort, comme ça.

Il était encore chaud, ça venait d’arriver.


Quand j’ai vu l’attroupement après m’être garé, je suis allé voir et les gars m’ont expliqué. Nouria était sur les nerfs, c’est elle qui avait appelé les pompiers, mais comme le chantier était pas mal enclavé, elle avait dû courir dans la bouillasse pour trouver du signal réseau et les joindre. Elle était persuadée que si elle avait couru plus vite, ça aurait changé quelque chose.

Mais non. Le chef était mort, là par terre, étalé torse poil sur les dalles de moquette grise pleines de tâches de café et de boue, avec ses grosses bottes crades et sa sale gueule grande ouverte.


Au bout d’une heure environ, les pompiers sont repartis, les gendarmes aussi auprès avoir pris des dépositions, des photos de l’endroit et récupéré les images des caméras de sécu, et une ambulance a embarqué le corps.

On ne savait pas trop s’il y aurait une enquête, tu vois, alors on a verrouillé l’algeco après avoir récupéré la cafetière et un peu de paperasse, puis on a établi le bureau dans le bâtiment C, au 1er étage, vu que la construction ne serait pas trop gênée. On y a bouché les ouvertures de fenêtres avec du plastique, double couche pour pas cailler, et on a fait un genre de rideau aussi pour stopper les courants d’air dans la cage d’escalier. On a rebranché la cafetière et l’imprimante pour les plans.


Bref.


Plus de chef. Mais le bull n’allait pas se conduire tout seul.

Alors j’ai repris le taff. On a tous repris le taff.

Depuis, il y a une nouvelle cheffe. Pas mal. Elle gueule, mais au moins elle ne nous prend pas pour des cons, elle.



La fois suivante, c’était le jeudi 23, quand le petit Kader a payé son coup pour fêter ses fiançailles. On a fait ça au relais de presse, là où ils ont mis un bar à l’arrière.

La journée n’avait pas été trop pourrie, pas de panne, pas de casse, pas d’accident, juste assez de soleil pour réchauffer mais pas assez pour cuire dans la cabine des engins. Bien, quoi.


Comme je ne suis pas un crevard, j’ai payé ma tournée à l’équipe, je suis quand même un des mieux payés. Et en allant régler, j’ai eu envie de me payer un Dédé. Tu sais, le truc à gratter, avec le cochon et tout.

Je sais bien que c’est de l’arnaque, mais j’étais de bonne humeur, je pouvais bien me payer ça, et puis la paye allait tomber bientôt de toutes façons.

C’était l’associée de Christopher qui tenait la caisse. Je connais pas son prénom.

Elle pris le ticket au bout de la bobine et elle me l’a tendu.


A ce moment-là j’ai pensé bien fort et bien clair : « Tiens, si pour une fois je pouvais gagner 500 ou 1000 balles, ça ferait du bien par où ça passe. ». Et comme d’habitude, j’ai gratté la moitié du ticket et je l’ai mis dans ma poche pour le finir à la maison.

On a bu notre coup, on a trinqué à la santé de Kader et Sabrina – c’est sa fiancée, Sabrina – avec pas trop de blagues de cul dégueulasses, parce que bon je veux bien qu'on déconne mais faut croire, on sait se tenir. Puis on est tous repartis, chacun chez soi.


Le soir, je me suis bricolé une petite lasagne avec ce que j’avais au frigo. J’ai mis la télé, mais il n’y avait que des pubs de merde ou cette grosse merde d’Hanouna, du coup je me suis mis un épisode de The Expanse que la voisine du dessous m’a mis sur un disque dur.

Et là j’ai fini de gratter mon ticket de jeu.


Quand j’ai vu que j’avais gagné 2 500 balles, j’ai bloqué.

Je savais que j’en aurais fastoche pour 800 pour l’entretien de la bagnole si je voulais me faire les Pyrénées cet été, et qu’au lieu d’une pauvre tente je voulais me prendre un bungalow mais bon, vu les tarifs et vu mon salaire, ça voulait dire pâtes et patates pendant toutes les vacances.

Et là : 2500. D’un coup. Première fois de ma vie. Pas croyable, le truc.


J’avais toujours pas réalisé, à ce moment.


Mais il y a eu quelques autres trucs bizarres. Enfin… bizarres, façon de parler. Inhabituels, en vrai.


Il y a eu l’histoire avec les joints de vérins du bull, qui me sciaient les oreilles à couiner depuis des semaines et qui s’étaient arrêtés de grincer subitement.

Je savais qu’à la maintenance, il allait falloir les changer, peut être même remplacer les vérins entiers, parce qu’un joint qui couine, c’est un vérin qui crève.

Et puis non, le technicien m’a dit qu’ils étaient comme neufs, et que c’était pas la peine de les changer, même qu’il m’a demandé si j’étais sûr que c’était bien sur ce bull-là que ça couinait. Genre, l’autre... je sais bien qu'il ne faisait que son boulot, mais je sais reconnaître ma machine, quand même !


Bref.


Il y a aussi eu Patty. Enfin… je l’appelais pas encore Patty à ce moment-là.

Je l’avais déjà vue sur AdopteUnMec, il y a deux ans à peu près. Elle m’avait tapé dans l’oeil mais elle n’avait pas répondu à mes messages, même si j’avais payé le premium – et tu peux y aller, ça coûte la peau du cul le premium – pour pouvoir la contacter.

Son profil avait disparu plutôt vite. Ca m’avait travaillé, j’avoue qu’il y avait quelque chose dans ses photos, ça m’avait donné envie de plus que juste baiser, tu vois. Enfin, tu comprends ce que je veux dire, y'a des fois où tu as l'impression d'avoir un genre de connexion avec la fille. La plupart du temps, c'est des conneries, mais de temps en temps, c'est vraiment vrai, y'a un truc, le courant qui passe, même si tu lui as jamais dit un mot t'as cette impression de se connaître... Enfin t'as compris, elle m'avait marqué, et je pensais souvent à elle.

Et là, bim ! Le mardi, elle réactive son profil. J’y croyais pas. Même pseudo, même bio, juste 2 ans de plus sur l’âge, et puis deux trois photos. La même. Probable qu'elle avait dû se mettre en couple, et que ça venait de se finir. Du moins, c'est ce que j'ai imaginé. Putain qu'elle était belle, c'était incroyable. Peut être encore plus que deux ans avant.

Alors moi, direct, le mardi soir, je la contacte en priant pour qu’elle réponde, ce coup-ci.

Et mercredi matin, le message : « Salut Théo, moi c’est Patricia, ton message m’a fait plaisir. C’est quoi un conducteur de bull, t’es cowboy ou un truc dans le genre ? ». Et avec un smiley qui fait un clin d’oeil, tu sais.


Je rentre pas dans les détails, c’est pas tes oignons, mais je suis passé de célibataire à en couple en même pas deux semaines, c’était incroyable. Première fois de ma vie, ça aussi.

Et je te jure que j'ai rien changé de spécial, j'ai rien forcé. Le courant est passé tout de suite, et il est passé à fond. Un vrai miracle, j'te promets.


Et puis il y a encore eu des petits trucs. Et puis aussi, faut reconnaître, des trucs un peu plus gros.


Dans les petits trucs, c’était juste des petites choses de la vie, tu vois, rien d’énorme.

Par exemple, j’ai eu le résultat du contrôle technique de la Polo, le gars a dit que le bas de caisse était rouillé et d’après lui c’était limite pas réparable. J’ai pensé très fort que je voulais vraiment que la caisse soit nickel pour pouvoir partir avec Patty dans les Pyrénées, et que je voulais zéro défaut à la contre-visite.

Le garageot a monté la caisse sur le pont quand je lui ai amené, et il m’a appelé dans la journée pour me dire que le mec du contrôle technique devait avoir des vappes, parce que le bas de caisse était impeccable, pas un pet de rouille, et qu’il n’avait trouvé que deux ampoules à changer, à part ça tout était tip-top.


Y’a eu aussi la voisine du dessous, avec son vieux matou et sa grosseur dégueu qui lui pendait de la patte arrière. C’était une tumeur, le véto lui avait dit, et y’avait rien à faire, c’était à peu près sûr que son chat en avait encore pour un mois ou deux maxi.

Quand elle m’en a parlé, elle en chialait, elle en avait le nez qui coulait, elle qui était toujours à être bien jolie et bien mise, c’était trop triste.

Et je me souviens d’avoir pensé bien clairement : « si ce putain de cancer pouvait lui sortir du corps une bonne fois, elle mérite pas ça la voisine. ».

Et deux ou trois jours après, je revois passer le vieux matou, toujours pépère, mais avec juste un trou dans les poils là où sa tumeur pendouillait avant. C’était clair qu’il allait mieux, mais y’avait pas une trace d’opération, pas une cicatrice, rien. Comme si le cancer lui était littéralement tombé de la peau.


Là j’ai compris.

Et du coup j’ai testé des trucs un peu plus gros.

Pour voir si ça marchait.


Genre, quand il y a eu l’histoire avec la prise d’otages dans la mosquée de Sarcelles, là.

J’ai vraiment pensé très fort qu’il suffirait que le preneur d’otage ait une bonne grosse chiasse pour que ça s’arrête net.

Et tout le monde a vu ce que ça a donné, c'était en direct à la télé quand ce connard de nazi avec sa tenue de soldat à la con s'est mis à se pleir en deux d'un coup et se recroqueviller par terre, avec la merde qui lui sortait du pantalon de treillis.

J’étais mort de rire devant ma télé, Patty ne comprenait pas pourquoi, elle était tendue à mort la pauvre, et quand elle me regardait en se demandant pourquoi j'étais éclaté par terre, ça me faisait rire encore plus.


Et puis j’ai testé sur d’autres trucs.

Par exemple, j’ai pensé très fort qu’il fallait que le ministre de l’intérieur ferme sa gueule quand il était en train raconter ses conneries à propos de la meuf qu’il a obligé à le sucer pour lui trouver un appart’. Et hop, mâchoire bloquée en pleine interview ! C’était du bonheur, ce truc-là !

Rien que de voir Patty si contente et de l’entendre balancer « bien fait pour sa gueule à ce fumier », ça m’a fait un bien... Je te raconte pas la nuit qu’on a passé après, elle était à fond et j’avais l’impression d’être une putain de star. Mémorable, le truc.


Mais bon, évidemment, il faut rester discret. Le secret des voies de Dieu, c’est de rester impénétrable, sinon tu sens bien qu’il y a forcément un enfoiré qui va essayer de te coincer, qui va foutre la merde, et alors t’es obligé d’intervenir tout le temps, sans arrêt, t’as plus de vie. Et moi je veux pas ça.

Moi j’ai mon taff, j’ai Patty, j’ai pas envie de devenir Superman.


Alors bon, des fois, faut reconnaître que ça se commande pas, ça s’impose.

Et c’est pour ça que je me retrouve ici aujourd’hui. Forcément, la bagnole de flics en civil qui arrive pleine balle sans gyrophare et qui va faucher un petit vieux qui finit de traverser appuyé sur sa canne, moi j’ai pas réfléchi.

C’était peut-être son heure, au vieux, j’en sais rien. En tout cas, j’ai pensé qu’il fallait que la voiture s’arrête. Et elle s’est arrêtée. Mais pas les mecs qui étaient dedans.

Et moi, vu que ça s’est passé sous mes yeux, à deux mètres de moi, je me suis pas contenté de penser : j’ai fait comme tout le monde quand il voit arriver le danger devant lui, j’ai tendu les mains, genre, en geste de protection, tu vois.


Et je sais ce que tu as dans ton dossier, là, sur ton ordi. Même pas la peine de me montrer.

Y’a les images de la caméra de surveillance.

On me voit tendre les mains.

On voit la voiture qui se plante sur un mur invisible, et les trois mecs dedans qui planent à travers le pare-brise, avant de finir en pâtée pour chat sur le kiosque en face de la rue.

On voit le petit vieux tombé par terre qui se pisse dessus devant la voiture qui fume encore.

Et on me voit moi, en train de partir à courir comme un dingue, à flipper qu’on m’ait vu, et je fonce jusqu’à la bouche de métro où je m’arrête pour voir si je suis poursuivi, tout juste devant la deuxième caméra qui filme ma tête en gros plan et qui vous a permis de me retrouver.


J’avoue, j’ai pas réfléchi.

Mais ça, c’était avant.


Là, je vais penser plusieurs choses.

Je vais penser que cette voiture de flics a allumé son gyro et son deux-tons, et comme ça le petit vieux n’a pas traversé, et la voiture n’a pas eu besoin de s’arrêter.

Je vais penser que la vidéo surveillance n’a vu aucun accident.

Je vais penser que ni vous, ni vos supérieurs, ni les caméras de ce bâtiment, ni les caméras des alentours ne m’ont jamais vu venir ici.

Je vais penser que je n’ai jamais reçu la visite de vos collègues, qu’ils ne savent pas qui je suis, qu’il n’y a jamais eu de dossier sur moi ni sur cette affaire et que je n’apparais en aucune façon sur aucun fichier, aucun papier, aucun dossier, aucun enregistrement d’aucune sorte. Qu’il n’y aucune trace d’un quelconque événement qui me concerne.

Je vais penser que je ne suis pas ici.


Je vais penser…

Je vais penser à Patty et à mon bungalow dans les Pyrénées.


Bref.


Ca m’a fait du bien de te parler.

Allez salut.


--G4rF--

vendredi 16 octobre 2020

Quasi Arthur (nouvelle)


Quasi Arthur (nouvelle)

Les fibres de la toile étaient chargées d'oxyde métallique, si alourdies et raidies de vieille crasse que le chiffon aurait sans doute pu être mis à tenir debout, sans choir.
Eowen cracha une énième fois sur la coudière du maître et fit de nouveau aller et venir le tissu sur le métal, en un geste mécanique répété des milliers de fois.

La pièce d'armure ne brillait pas beaucoup, mais ce n'était pas grave.
Eowen savait que le maître n'en avait cure.

La vaste salle était aujourd'hui très tranquille et la chaleur dégagée par le feu ronflant dans l'immense cheminée était bien contenue par les lambris ouvragés habillant les murs.
Pendant du plafond à intervalles réguliers, les bannières écarlates et brodées au fil d'or portant les armoiries du maître égayaient quelque peu le plafond obscurci parfois totalement par le noir de fumée. Cela donnait un air de grandeur. Comme un parfum de majesté, mais pas écrasante. Juste… impressionnante.

Eowen aimait bien cette pièce. Il appréciait cette chaleur profonde, et l'ouvrage sans véritable but auquel il était occupé, et la présence amicale et pour tout dire fraternelle du maître, là, à ses côtés.

Assis à même le sol, sur la plus haute marche de l'estrade monumentale, à la place qui convenait à son rang d'après l'étiquette de la cour, il était donc occupé à astiquer sans talent, pièce après pièce, l'armure d'apparat du maître, qu'il reconstituerait ensuite patiemment sur le solide support de bois, près du siège royal.

Le maître était assis juste à côté de lui, par terre comme lui --à un coussin près--, délaissant le trône ouvragé et chargé de dorures où, d'après ses propres paroles, il fallait avoir le cul d'un cadavre pour espérer trouver du confort.
Tenant dans sa main un gobelet de vin doux, et dans l'autre, une de ces multiples feuilles de fin parchemin qu'il répandait partout où il se rendait dans la place-forte, il lisait ce qui devait être le rapport de l'ambassadeur royal en terre d'Eire.

Eowen ne savait pas lire, mais il reconnaissait le papier encore humide sur les bords, qu'il avait malencontreusement fait tomber dans la neige ce matin en apportant au maître les dernières missives.
Entre eux deux, également posé sans ambage sur le sol, un joli plateau de chêne clair ciré se vidait petit à petit de son contenu comestible, au fur et à mesure que le maître lisait son courrier.

Il prit d'une main distraite une tartine de graisse d'oie garnie d'une tranche de fromage, et l'engloutit avant de se ressaisir de son gobelet de vin.
"Rhâ… mais que vont encore inventer ces tarés d'irlandais ! grommela-t-il entre deux gorgées.
- Un problème, maître ?"

Le maître se tourna vers lui et le regarda en silence pendant un long instant.
D'autres auraient été effrayés par le poids du regard de l'illustre souverain, mais Eowen savait que le maître était simplement en train de réfléchir à la façon d'expliquer ce qui le tracassait.

"Tu sais, Eowen, reprit-il enfin, que nous nous rapprochons de l'anniversaire.
- Oui.
- Et tu sais ce qui advient, tous les ans, lors de l'anniversaire ?
- Ils recommencent à vous les bri… à contester votre autorité, maître ?
- Précisément. Tous les ans. Sans discontinuer. Depuis huit ans maintenant ! Huit ans, putain !" s'exclama-t-il vivement.

Il vida son gobelet et le posa sans douceur sur le plateau.

Renversant sa tête en un long mouvement empreint de fatigue, les yeux fixés vers le plafond tâché de suie, il semblait prêt à se laisser aller à une de ces rares confidences auxquelles bien des courtisans rêvaient d'être associés et qui, pour une raison connue de lui seul, allait encore une fois être uniquement partagée avec son page.
Eowen le page, le plus mauvais nettoyeur d'armure du royaume de Bretagne.
Eowen le page, dont le maître semblait s'être entiché et ne pas vouloir se séparer, probablement parce qu'il avait le rare talent de savoir écouter, vraiment écouter.

"S'ils ne veulent point vous maintenir leur allégeance, ne pourriez-vous les confronter, maître ? Vous avez l'épée, après tout.
Le maître soupira.
- Ce n'est pas si simple. En fait… en fait, ce n'est jamais simple.
Vois-tu, j'ai grandi avec au fond de ma tête les histoires et les légendes que tu as entendues toi aussi quand tu étais enfant.
La destinée… l'épée sacrée réservée au seul souverain vraiment digne de la porter… toutes ces fadaises, entendues de tous, à dire vrai. Et moi aussi j'ai cru à toutes ces fariboles.
J'ai cru, dur comme fer, à l'histoire d'Arthur l'écuyer tirant l'épée de la roche.
J'ai cru à l'épée retournée ensuite dans sa prison de pierre lorsqu'Arthur rejoint Avalon pour la dernière fois."

Il se leva et étira ses membres, puis s'approcha du trône.
Il glissa alors la main derrière le bras du fauteuil ornementé et la ressortit, levant devant ses yeux l'épée sacrée : Excalibur, l'épée du Roi, plus lourde par ses symboles que par le métal dont elle était faite.

"Excalibur, dit-il avec dans sa voix un léger tremblement. Oui, j'y ai cru. Peut-être plus fort que tous les autres.
- Elle est tout de même impressionnante, maître, intervint Eowen.
- Pour ceux qui ne connaissent pas son secret, oui, sans doute", acheva le maître avec un sourire narquois.

Usant de l'épée légendaire comme d'une pique, d'un geste adroit et vif, le maître la darda vers une lanière de viande séchée posée au bord du plateau de victuailles, et l'envoya tourner en l'air d'un coup sec du poignet, espérant la gober en plein vol.
En fin de course, la viande heurta sa barbe soigneusement peignée par une servante le matin même, rebondit sur le plat d'une de ses incisives et termina sa course piteusement, avachie par le milieu, sur le col de la chemise du souverain.

"Merde !" s'exclama le maître en repêchant sa nourriture avec deux doigts, puis en plantant l'épée dans le bois de l'estrade tandis qu'il entreprenait de mastiquer l'objet de sa convoitise. "J'y étais presque, ce coup-ci…"
Eowen relança la discussion, négligeant l'incident alimentaire :
"Ne m'avez-vous point enseigné que la légende d'Arthur était le ciment qui liait nos peuples et nous préservait de la guerre ?
- Si, si, cela est vrai. Et cela doit rester vrai si nous voulons éviter de voir de nouveau des chefs de clan abrutis par la soif de pouvoir se flanquer des peignées dans les champs, entre deux rangées de courges.
Mais ce qui pose problème, c'est que cette légende est une belle histoire, fabriquée pour asseoir le pouvoir de celui qui détient l'épée. Chacun le sait : en m'emparant d'Excalibur à la suite d'Arthur, j'ai réussi à m'emparer du pouvoir. Mais contrairement à Arthur, lorsque j'ai finalement réussi à m'emparer de l'épée, tout le monde m'a vu faire. Et la légende… hé bien…
- La légende en a souffert, maître ?
- Précisément, Eowen."

Après un instance de silence, le jeune page prit à son tour une tartine sur le plateau de victuailles.
Il sentait que le maître avait besoin de poursuivre, d'aller au bout de son propos, et il savait qu'avant de le faire, le maître allait lui dire de se nourrir. Il l'avait toujours trouvé d'une maigreur maladive, et voir Eowen se nourrir le réconfortait.
Le page vit la satisfaction dans le regard du maître tandis qu'il mordait à belles dents dans la tranche de pain goûteuse.
"Mais maître, reprit le page après avoir dégluti, c'est tout de même votre épée !
- Oh oui. C'est mon épée, pour sûr. Et parce que j'ai l'épée, j'ai le pouvoir. Non, ce qui les dérange, mon cher Eowen, ce n'est point que je sois entré en possession de l'épée."

La démarche pesante, le maître descendit la volée de marches et s'approcha d'un curieux piédestal posté derrière une large colonne, sur lequel était posé un lourd marteau, brut et massif, aux faces déformées par l'usage et la force des coups infligés.
Sur le manche, dans la lumière jaune des lanternes de fer, il pouvait encore voir la couleur du sang, coulant des plaies créées en abattant la lourde masse de métal, encore, et encore, et encore.

Dans un murmure résigné et empreint d'une grande lassitude, ne quittant pas le marteau des yeux, le maître reprit à l'attention du page : 
"Ce qui les dérange, mon fidèle Eowen… Ce qui les fait enrager, ce qui les ulcère…
C'est que j'ai été le seul parmi eux à ne point tenter de tirer l'épée hors de l'emprise de la roche.
C'est que j'ai été le seul à penser à ôter à la roche son emprise sur l'épée".

--G4rF--

lundi 6 juillet 2020

Un meurtre au chocolat (nouvelle)

Un meurtre au chocolat - Nouvelle
©2020 G4rF


"- Et avec ceci ?
- Ce sera tout."
Tentant de maintenir un semblant de discipline en retenant par la main le petit garçon à la bouche collée sur la vitrine, la cliente parvint à extirper de sa main libre une carte de paiement qu'elle agita prestement sur le lecteur.
Un bip et un ticket plus tard, elle sortit de la boulangerie, remorquant le gamin aux lèvres tâchées de chocolat, un sac en tissu écru passé sur l'épaule duquel dépassait une baguette marquant la cadence de ses pas décidés.

"- Bonjour monsieur Champau, qu'est-ce qu'il vous fallait ?
- Bonjour. Il vous reste des homicides ?
- Attendez que je regarde... Il m'en reste trois. Combien il en fallait ?
- Ah mince, seulement trois ? On est quatre, ce soir. Qu'est-ce que vous auriez d'autre dans le même genre ?"
C'était un monsieur plutôt âgé, qui sentait fort l'eau de Cologne et dont l'haleine chargée de menthe poivrée trahissait un usage récent de bain de bouche extra fort. Un peu trop vieux pour être séduisant, mais au moins il prenait soin de sa personne et ne laissait derrière lui rien de plus désagréable que cet étrange mélange de sent-bon et d'haleine-fraîche. Un habitué. Un bon habitué.
"- Hé bien si vous repassez dans une heure, j'aurai d'autres pâtisseries pour vous. Vous avez déjà goûté le guet-apens, je crois ?
- Ah oui, je connais bien ! Vous pouvez m'en mettre quatre de côté ?
- Aucun souci, monsieur Champau. Je le note pour mes collègues, à tout hasard... voilà, quatre guet-apens pour monsieur Champau.
- Merci bien. A tout à l'heure mademoiselle !"

L'heure du goûter vint, suivi de la sonnerie de la cloche de l'école primaire.
Peu après, quelques mamans vinrent s'aligner à la queue-leu-leu devant la boutique, comme à la parade, une main peignant distraitement les cheveux de leur enfant fraîchement sorti de classe, chacune attendant son tour, chacune escortée de son petit valet de pied portant cartable.
L'image la fit sourire.

La vitrine se vida encore un peu plus. L'après-midi était bonne : une dizaine de pendus, six boîtes de noyés, des grenades de toutes les couleurs fourrées à la crème pâtissière, et comme toujours, les meurtres au chocolat et les balles perdues au caramel s'évaporaient aussitôt que les apportaient les mitrons sortant du laboratoire dans un nuage de farine et d'odeur de biscuit.

Monsieur Champau revint et repartit avec une baguette paysanne, sa boîte de quatre guet-apens au chocolat blanc et un petit sachet de poisons en gélule pour ses petits-enfants.

L'horloge marqua 17h30, le moment de servir le dernier client avant de saluer les filles et d'aller se laver les mains.
Elle ôta et jeta le tablier enfariné dans la panière à linge, déchaussa les sabots de plastique de service et sortir de son casier sa "tenue civile", sa tête déjà occupée par ses préparatifs pour le week-end prolongé de trois jours qui s'annonçait très agréable.

En sortant, elle claqua vigoureusement la porte de service qui fermait toujours aussi mal et, repassant devant la boulangerie après être sortie de l'allée de service, fit un geste rapide à Désirée qui avait pris sa place derrière la caisse.
Occupée à garnir une boîte de grande taille avec un assortiment d'assassinats en pâte feuilletée, Désirée ne la vit pas, mais ce n'était pas grave.

Elle rajusta la position de son pied droit dans sa bottine noire, contourna une demi-palette à demi démantelée emplie jusqu'à hauteur de hanche de cagettes de fruits et légumes, se glissa sous le poteau bosselé supportant le panonceau indiquant la mairie et la poste, puis pris à gauche par la ruelle, laissant derrière elle la rue Morgue.

--G4rF--

dimanche 19 août 2018

Présumé décédé (nouvelle)

Présumé décédé - Nouvelle
©2018 G4rF

Brocard entra dans le bureau de son collègue, sans frapper comme à son habitude.
Sur le coin de la table encombrée de paperasse, il libéra sa main du téléphone portable et du gobelet de thé citron dégueulasse qu'il traînait avec lui depuis un quart d'heure, attendant qu'il refroidisse.
Il s'empara de la chaise pliante que Kouamo gardait rangée contre l'armoire, et s'assit lourdement, faisant grincer le bois.
Le menton posé sur ses mains croisées, les yeux rivés sur le prévenu assis de l'autre côté de son bureau, Kouamo rompit le silence qu'il avait gardé pendant que son supérieur faisait son entrée et lâcha d'une voix dépourvue de la moindre trace d'intérêt :
- Vous voulez bien répéter ça au major, maintenant qu'il est là ?

L'homme assis face à lui avait la soixantaine bien passée.
Il aurait aussi bien pu porter au dessus de la tête une enseigne clignotante au néon clamant "Ancienne école" avec une flèche pointée vers sa tête. Le gars aurait sûrement fait un effort vestimentaire pour se présenter devant des gendarmes s'il avait été convoqué à la caserne.
L'occasion avait manqué : il avait été chopé en flag' dans la tenue noire et poussiéreuse qu'il arborait présentement, laquelle avait tout de même eu besoin d'un petit rafraîchissement dans le lavabo des toilettes du sous-sol, près des cellules, à cause de l'énorme flaque d'urine dont le prévenu avait copieusement souillé son propre pantalon lorsque les collègues l'avaient agrafé.

"Nerveux et épuisé comme un presque innocent", s'était dit Kouamo.
Il n'y avait pas eu effraction, pas de vol, aucun dégât à déplorer. Vu l'absence de toute trace de délit sur le pedigree de ce mec, vu aussi la modestie évidente de ses revenus, si le substitut du procureur poussait le vice jusqu'à déposer plainte, le type sortirait du bureau du juge avec l'équivalent moral d'un coup de pied au cul, et c'est tout.
Mais il fallait quand même savoir si ce qu'il disait était vrai : après tout, c'est pas tous les jours qu'on cuisine un mort-vivant.

Brocard venait de reposer la fiche préliminaire griffonnée à la hâte par Kouamo avant le début de l'interrogatoire. Il savait l'essentiel.
Le reste du PV était déjà sur l'écran de l'ordinateur.

"Major ?" demanda le prévenu en se tournant vers le nouveau venu.
- Brocard, monsieur Gerfaut. Je suis le major Brocard. Et je vous écoute.
- Major Brocard, cette situation... c'est... c'est un peu compliqué à expliquer, voyez-vous. Alors, n'hésitez pas à m'interrompre si je ne suis pas clair, j'ai vraiment besoin que vous me compreniez, insista le vieil homme.

- Monsieur Gerfaut, je suis là précisément pour comprendre, et je vous remercie pour ces belles manières. Mais je dois vous rappeler que vous êtes en cours d'interrogatoire, dans une caserne de gendarmerie, après votre interpellation sur les lieux d'une intrusion.
   C'est donc la moindre des choses que je vous questionne, vous ne croyez pas.
- Euh... oui. Oui, bien sûr. C'est normal, aquiesça l'homme en noir. C'est votre métier, hein ?
- Entre autres, monsieur Gerfaut. Allez-y.

"Je m'appelle Frédéric Gerfaut. J'ai soixante huit ans. Ca allait bien pour moi jusqu'au mois de mai, et là il m'est arrivé un truc pas possible.
J'allais faire un tour avec Coca, comme tous les matins...
- Coca, c'est... ? intervint Brocard.
- Le chien, major."
Brocard leva un sourcil, auquel Gerfaut répondit immédiatement :
"Oui, major, ni Rex ni Youki. Coca. C'est ma petite-fille qui m'a offert le chien et a trouvé le nom, et ça m'allait très bien de l'appeler comme ça. Même s'il n'est même pas noir ni même marron, et d'ailleurs il déteste le sucre.
- Poursuivez, intima Brocard.
- Oui. Donc, j'allais faire ma balade du matin, et en revenant il y avait la factrice devant chez moi, avec un bon paquet de lettres. A part deux ou trois factures et les courriers de la caisse de retraite et de la mutuelle, je n'ai jamais autant de choses d'un coup dans ma boîte, voyez-vous, et j'ai trouvé ça bizarre.
- Excusez-moi, monsieur, soupira le gradé, mais il va falloir qu'on abrège, ici. Je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer".

S'emparant de son téléphone mobile sur lequel s'affichait l'heure, puis jetant un regard courroucé à Kouamo, il poursuivit :
"Mon collègue m'a demandé de venir parce qu'il y avait, je le cite, "des choses qu'il fallait que j'entende", alors allez au but.
- D'accord, d'accord, je vais essayer de faire court."

Gerfaut respira un bon coup, semblant réfléchir pour choisir ses mots. Puis il reprit.
"C'étaient des courriers de résiliation. Fin d'abonnement EDF, fin d'abonnement au téléphone, clôture de compte bancaire, etc. Tout ça pour cause de décès. Pour cause de MON décès.
- Pardon ?
- Tous les services auxquels j'étais abonné écrivaient aux ayant-droits pour payer les frais de résiliation et de clôture, parce qu'ils pensaient que j'étais mort."

Brocard sourit, de l'air de celui qui réalise que sa journée prend un tour plus intéressant que tous les emmerdements prévus à l'agenda du jour ne le laissaient espérer. Il rangea le téléphone dans sa poche, s'empara du gobelet de thé citron dégueulasse enfin descendu à une température supportable, et en prit une gorgée sans quitter Gerfaut des yeux.
Celui-ci continua.

"Pour tous ces gens j'étais mort. Et comme vous pouvez le voir, je ne suis pas mort. Même si l'état-civil dit le contraire, d'après votre collègue."
Kouamo intervint :
"J'ai fait une vérif', il est marqué comme décédé le 13 mai 2018. L'avis médical dit qu'il avait un pacemaker d'un ancien modèle qui a connu une défaillance et qu'il est mort dans son sommeil. L'avis est enregistré par un officier d'état-civil d'un bled paumé de l'Aveyron. Un de ceux qui ne font pas la grande grève.
   J'ai cherché dans l'annuaire, il y a un homonyme presque parfait qui habite un hameau du coin, un Frédéric Gerfaud, mais ça s'écrit avec un D. 
- Oui, mais je ne suis pas mort, moi ! insista Gerfaut. Moi, Gerfaut avec un T, je suis bien vivant ! Et d'ailleurs j'ai pas mis les pieds dans l'Aveyron depuis vingt quatre ans.
   Alors vous imaginez, dès que j'ai vu cette pile de lettres, j'ai sauté sur le téléphone et j'ai passé des coups de fil à tour de bras. Ca m'a pris 5 jours pour expliquer le problème à tout ce monde-là, et à rétablir tout ce qui pouvait être rétabli, à envoyer des emails aux services clientèles, avec des déclarations sur l'honneur comme quoi je suis bien vivant, et tout le tralala.
   Mais les seuls qui n'ont jamais voulu entendre raison, ce sont vos collègues du fisc. Et c'est de là que vient le vrai problème !
- Monsieur Gerfaut, intervint posément le major, la gendarmerie dépend du ministère de la Défense et coopère avec les services du ministère de l'Intérieur, nous ne sommes pas les collègues des services fisc qui dépendent de l'Economie et des Finances.
- Major Brocard, vous êtes un agent de l'état. Ces gens-là sont des agents de l'état. Pour le citoyen lambda, comme moi, vous êtes collègues.
   De toutes façons, peu importe : collègues ou pas collègues, ils ont exigé que je leur remette un acte administratif officiel annulant l'acte de décès.
- Et alors ?
- Alors ? Mais monsieur le major, j'ai cherché comment on annule un acte de décès : il faut passer devant un juge pour faire annuler un acte de décès, et tous les greffes sont en grève, les tribunaux saturés ! Vous savez bien que la grande grève dure depuis des mois, qu'elle paralyse les trois-quarts des services administratifs du pays, les télés, les journaux, les usines !
   J'ai déjà eu de la chance d'avoir quelqu'un du fisc au téléphone quand j'ai appelé pour régler le problème !
- Avec tout ça, intervint Kouamo, monsieur Gerfaut est resté juridiquement mort depuis le 13 mai.
- Avec tout ça, surtout, surenchérit Brocard, toutes les audiences des tribunaux ont été reportées, on ne sait plus quoi faire de nos détenus, il y en a qu'on doit relâcher parce que les délais sont dépassés, et c'est le foutoir dans ma caserne et dans tous les services d'ordre du pays ! Merci la grève !
- Major, vous savez bien que...
- Oui, Kouamo, je sais, coupa Brocard. Je la comprends, cette grève. Si ça ne tenait qu'à moi, je la ferai aussi, vous savez. Mais en attendant, ça fout la merde partout !
- Avec tout le respect, major, la merde était déjà là, c'est juste qu'avec ça, tout le monde la sent bien fort.
- C'est tristement vrai, Kouamo, approuva non sans dépit le gradé.
- Oui, mais moi, je suis pas mort, gémit faiblement le vieil homme.

Brocard prit deux gorgées de thé, fit la grimace, puis reposa le gobelet quasi-vide au coin de la table.
"Ok. Vous êtes mort sur le papier, ça vous met dans une situation très difficile. Est-ce que ça justifie de vous introduire dans les bureaux d'un journal régional, en pleine nuit, comme un voleur ?
- Mais oui, ça le justifie ! D'abord j'ai rien volé, et puis c'était la seule chose à faire !" soutint Gerfaut, un air outragé sur le visage.

Brocard sourit un peu plus. Cette journée prenait décidément un tour inattendu et plutôt plaisant.
"Avec des gens comme vous, pas besoin de demander des aveux, ils tombent tout seul du ciel ! plaisanta-t-il pour lui même. Sérieusement, expliquez-moi pourquoi c'était la seule chose à faire, vous voulez bien ?
- Mais bien sûr ! Vous voyez, j'avais noté le nom du monsieur des services des impôts. Alors je suis allé le voir, parce que le téléphone ne répondait plus.
   Je lui ai expliqué que c'était pas possible de me laisser pour mort, et puis qu'il fallait me rétablir dans mes droits très vite, parce que c'était en train d'aller très loin : leurs courriers automatisés et leurs mails parlaient de succession, de récupération des aides sociales versées...
   C'était des procédures faramineuses, avec des montants dingues : pour payer tout ça, il allait falloir vendre la maison... c'était catastrophique ! Et j'ai eu de la chance, parce que c'était un monsieur très gentil, et il m'a expliqué qu'il pouvait arrêter la procédure si je lui apportais un avis public expliquant que je n'étais pas mort.

- C'est quoi, ça, un avis public ? intervint Brocard. Vous voulez dire, un formulaire signé par quelqu'un, un papier de la mairie, un truc de ce genre ?
- Non, major, expliqua Kouamo. C'est un truc tordu qui vient de la jurisprudence, ça remonte presque à Napoléon. Quand un acte officiel devait être annulé dans une partie du territoire sur lequel il n'y avait pas de tribunal d'instance apte à traiter la demande d'annulation, ça se faisait. J'ai vérifié dans les textes les références données par le prévenu, ça existe vraiment.
- Ca se faisait, ça se faisait... Qu'est-ce qui se faisait, exactement ?
- Si l'individu présumé décédé produit un document ayant une valeur publiquement reconnue attestant du fait qu'il n'est pas mort, les services de l'état l'admettent comme pièce justificative, et la procédure est annulée. Dans la jurisprudence, c'était un article de la presse locale qui avait été admis.

Brocard réfléchit quelques instants, puis reprit la parole.
"Donc... considérant que tous les tribunaux d'instance sont en panne ou presque, et en tout cas le nôtre l'est, vous avez considéré que cette jurisprudence vous permettrait de régler votre problème avec les services du fisc, juste en leur donnant un article de journal annonçant que vous n'êtes pas mort ? C'est bien ça ?
- Précisément, major. Et c'est pour ça que...
- ...Que vous vous êtes introduit dans les locaux de l'Ouest Indépendant ? De nuit ? Et pour quoi faire, d'ailleurs ? Y'a personne là-bas la nuit, à part les femmes de ménage qui vous ont signalé.
- Ben oui, je sais bien, major. A ce journal aussi, ils sont en grève. Mais j'ai la femme de mon grand fils qui a été pigiste chez eux pendant longtemps.
   Elle m'a dit qu'elle connaissait bien celui qui s'occupe des articles qu'ils publient sur Internet. Elle l'a appelé, elle lui a expliqué, et il a été compréhensif mais il ne voulait quand même pas prendre la responsabilité de faire lui-même une publication pendant la grève. Il ne voulait pas passer pour un jaune, vous comprenez ?
   Alors on a discuté, et il m'a donné assez d'informations pour pouvoir écrire l'article moi-même et le publier depuis un de leurs ordinateurs."

Brocard reprit la parole, en secouant la tête :
"Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire de fou...
- Ben oui, mais c'est pas moi qui ai commencé ! J'ai jamais voulu ça, moi ! s'indigna Gerfaut.
- Donc, vous comptiez publier votre article sur Internet, c'est bien ça ?
- C'est ça.
- Puis vous l'auriez montré à votre copain du fisc, et c'était réglé ?
- Voilà. Mais la dame qui nettoyait la moquette m'a vu, elle vous a appelé, et vos collègues m'ont emmené sans que j'aie eu le temps de faire quoi que ce soit" acheva Gerfaut d'un air morose.

"Mais au fait, interrogea le major, comment vous avez fait pour entrer sans effraction ? L'ami de votre belle-fille vous a donné une clé ?
- Oh non, c'est pas la peine. L'Ouest Indépendant, c'est un quotidien, vous savez, avec du monde partout tout le temps, et personne ne se soucie des portes parce qu'ils ont des badges et que la sécurité, les autorisations des badges, les vérifications des visiteurs, tout ça, c'est le travail des gardiens... mais même la société de gardiennage est en grève, à ce journal !
   Et comme ils ont commencé la grève les premiers, ils ont tout laissé déverrouillé pour que les journalistes puissent continuer à travailler sans être bêtement bloqués par un badge qui manque ou je ne sais quoi. Et c'est resté comme ça depuis."

Brocard acheva son thé, qui était maintenant froid mais toujours aussi dégueulasse, et balança son gobelet vide dans la corbeille débordante. Ici, c'était la société de ménage qui faisait grève, et ça se voyait.
D'un coup d'oeil sur son téléphone, il vit l'heure. Pensa aux milles choses qui l'attendaient ensuite. Observa Kouamo et sa mine fatiguée, la pile de dossiers en cours sur la table, et le vieux type en noir qui était mort mais qui ne l'était pas vraiment non plus, les jambes repliées sous sa chaise et la tête basse comme un gamin qui va se prendre une punition dans une classe de primaire.

Le major prit une décision.
"Attendez nous ici un instant, monsieur Gerfaut" intima-t-il, tout en faisant signe à son subordonné de le suivre dans le couloir, fermant la porte derrière eux.
Après quelques minutes de palabre étouffés, ils la franchirent de nouveau et reprirent leurs places respectives.
Kouamo réveilla l'ordinateur d'un appui sur le clavier et s'employa à remplir un formulaire sur son écran, hors de la vue du vieil homme.

Le major prit la parole, l'air las mais content.
"Monsieur Gerfaut, vous avez de la chance dans votre malheur.
   Je n'ai rien à gagner à vous remettre en cellule. Comme l'avait noté mon collègue, vous n'avez rien cassé, rien dégradé, à part votre pantalon. Et j'ai cru comprendre que vous aviez eu la bienséance de frotter la banquette de la cellule avec du savon pour en ôter vos traces de pisse. Vous avez bien fait.
   Je ne suis pas procureur, mais j'ai assez de métier pour savoir que la justice a sûrement autre chose à faire que vous poursuivre pour une intrusion non autorisée dans un bâtiment inoccupé pour y écrire un article affirmant simplement que vous n'êtes pas mort. Pour autant que je sache, d'ailleurs, considérant qu'actuellement vous êtes juridiquement mort, je ne sais même pas si une procédure pourrait être lancée. Quand bien même, vous pourriez facilement plaider que poursuivre un individu mort administrativement mais qui est en fait vivant techniquement, parce qu'il essaie de faire comprendre à l'administration qu'il est en vie, est une démarche située à la limite de la légalité, mais largement au delà de celle du ridicule.

   Je ne peux pas vous laisser retourner publier quelque chose chez l'Ouest Indépendant, surtout habillé comme un Arsène Lupin. Imaginez un peu : si vous tombez sur un gardien venu pour, je ne sais pas, chercher des affaires et qui soit un peu à cran quand il tombe sur vous au coin d'un couloir ! Vous pourriez bien vous faire secouer méchamment, et ce serait dommage de risquer de mourir en essayant de prouver que vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas ?
   Alors vous allez sortir de ce bureau, juste après avoir signé le PV que mon collègue est en train de finaliser, et vous m'attendrez à l'accueil, près de la machine à café. Vous voulez bien, monsieur Gerfaut ?
- Euh... balbutia Gerfaut. Je... d'accord."

Une heure passa pendant laquelle le vieil homme patienta sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait.
Le major le rejoint d'un pas rapide. Il tenait dans sa main un feuillet imprimé.
"Voilà, monsieur Gerfaut. Désolé pour l'attente, j'avais du travail sur le feu. Ca, c'est pour vous."
Celui-ci s'empara du papier et le lut, tandis que Brocard poursuivait.
"C'est un article paru à l'instant sur les comptes de réseau social de notre gendarmerie, qui explique votre histoire, moins l'incident du pantalon, et qui affirme clairement mais non sans humour que vous êtes bien vivant. Pour ce qui est de l'avis public, je peux difficilement faire mieux. Mais j'ai confiance : la signature d'un major de gendarmerie devrait aider votre copain du fisc à faire accepter ce papier comme pièce justificative.
   Là où vous en êtes, je pense que vous préférerez être de nouveau vivant, quitte à ce que les gens rigolent de votre histoire sur le web, plutôt que d'avoir à vendre votre maison. Ca vous va ?
- Je... je ne sais pas quoi vous dire, major, bredouilla Gerfaut.
- Dites-moi merci. Et dites-moi surtout que vous ne recommencerez plus vos visites noctures dans les locaux de la presse régionale ! rétorqua Brocard.

"Merci. Merci beaucoup, major !" s'émut le présumé décédé.
"Je... j'aimerais pouvoir faire quelque chose pour vous, mais je n'ai pas les moyens de... enfin, je peux toujours vous offrir un café !" proposa-t-il, cherchant sa monnaie au fond d'une poche de sa veste noire.
Le visage de Brocard prit soudain un air lugubre, et il arrêta d'un geste Gerfaut qui s'apprêtait à nourrir la machine.
"Merci, mais non, monsieur Gerfaut. Comme si ce n'était pas assez dur comme ça, avec la grève partout, ça fait bientôt trois semaines qu'il n'y a plus une goutte de café, et que cette saloperie de machine ne sert plus que du thé citron dégueulasse."

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